La prière de Gertrude (1932)
—dans le style chaucérien
Limits and Renawals > Inclusive Verse
Publié avec la nouvelle Dayspring Mishandled, nouvelle particulièrement retorse sur le thème de la jalousie et de la vengeance, avec comme toile de fond un manuscrit "perdu" de Chaucer intitulé : La prière de Gertrude… Le poème falsifié est donc un élément de la fiction, comme The City of Sleep dans The Brushwood Boy. Chaucer (1343-1400) est un écrivain et poète considéré comme un des pères de la littérature anglaise.
Cependant le poème lui-même peut résonner avec l’expérience traumatique décrite dans la nouvelle autobiographique Baa Baa Blach Sheep, avec le constat particulièrement sombre qu’un mauvais départ ne se rattrape jamais, s’enkyste et que ce qui peut advenir de positif par la suite ne rattrapera jamais le malheur initial, thème que Kipling développera plusieurs fois.
Poème retenu dans la sélection de T.S. Eliot
Le poème est donc écrit dans le style chaucérien ( vocabulaire et graphie archaïque) difficile à traduire.
Traduction :
— de Jules Castier, Kipling, Poèmes choisis par T.S. Eliot, Robert Laffont, 1949.(voir plus bas), traduction archaïsante que je trouve pour une fois particulièrement réussie.
— dans le tome IV de la Pléiade, Gallimard.
Version chantée sous le titre Dayspring Mishandled par Peter Bellamy (traditionnel)
La prière de Gertrude
Ce qui est entaché dès la naissance, le temps ne le réparera pas,
Ni l’eau d’un puits amer ne saurait purifier ;
Tout mal revient à la fin,
Ou bien circule autrement dans notre sang, invisible.
Par quoi il y a d’autant plus de chagrin assurément—
Une aube malmenée ne revient jamais.
Meurtrie soit cette frêle pousse, jaillissant
De l’écorce du chêne, qui aurait dû devenir
Une branche vigoureuse et majestueuse : aussitôt,
Sa sève s’est retournée contre elle-même, s’est tordue
Et s’est nouée comme une galle ou une tumeur veineuse —
Une aube malmenée ne revient jamais.
Le milieu du jour ne rend jamais la félicité du matin —
Car midi et l’aube sont incomparables ;
Et si notre aurore tourne mal,
Aucune autre heure de la journée ne saurait la remplacer.
Ah ! Jésus-Mère, prends en pitié ma douleur —
Une aube malmenée ne revient jamais !
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Traduction en vers rimés de Jules Castier, Kipling, Poèmes choisis par T.S. Eliot, Robert Laffont, 1949.
LA PRIÈRE DE GERTRUDE
Ce qu'on gâche en naissant,
le Temps ne le redresse,
Ni flot d'un puits amer ne se voit impollu;
Le mal, en fin des fins, reparaîtra sans cesse,
Ou coule en notre sang, toujours, à notre insu.
Par quoi se fait certain tourment qui prévaudra:
Aurore malmenée onques ne reviendra.
Ce fragile rameau pointant hors de l'écorce
Du chêne vigoureux, plein de sève et d'ardeur,
Dès qu'il reçoit blessure, il n'est que tige torse,
Retourné sur lui-même, sans cœur ni chaleur,
Ainsi que loupe ou galle, et dont nul ne fait cas:
Aurore malmenée onques ne reviendra.
Midi ne rendra point plaisir des matinées,
Car matin et midi ne peuvent compatir;
Aussi, si nos aurores se voient abîmées,
Nulle heure n'adviendra pour les mieux rétablir.
Ah, Mère-de-Jésus, pitié pour ce tracas :
Aurore malmenée onques ne reviendra!
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Gertrude’s Prayer
“Dayspring Mishandled”
– in Chaucer style
That which is marred at birth Time shall not mend,
Nor water out of bitter well make clean;
All evil thing returneth at the end,
Or elseway walketh in our blood unseen.
Whereby the more is sorrow in certaine—
Dayspring mishandled cometh not againe.
To-bruized be that slender, sterting spray
Out of the oake's rind that should betide
A branch of girt and goodliness, straightway
Her spring is turned on herself, and wried
And knotted like some gall or veiney wen—
Dayspring mishandled cometh not agen.
Noontide repayeth never morning-bliss—
Sith noon to morn is incomparable;
And, so it be our dawning goth amiss,
None other after-hour serveth well.
Ah! Jesu-Moder, pitie my oe paine—
Dayspring mishandled cometh not againe!
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