La bouée à cloche (1896)
Saturday review > The Five Nations (Présentation et sommaire)
Paru d’abord dans la presse sous le titre The Bell Buoy—a Ballad avec quelques modifications et une très belle illustration
https://archive.org/details/sim_new-mcclures-magazine_1897-02_8_4/page/364/mode/2up
Le poème oppose deux cloches «frères», une cloche d’église et une cloche de bouée.
En plus des phares fixes ou flottants et des cornes de brume, certains passages dangereux à cause des bancs de sable ou des récifs étaient signalés par des bouées à cloche.
Ici les 2 cloches peuvent représenter deux manières bien différentes de concevoir la religion, Kipling serait alors plus proche de celle qui s'exprime.
Ce poème fait partie de la sélection : A Choice of Kipling's Verse de T.S.Eliot,
Traduction de Jules Castier.dans Les Cinq Nations, Louis Conard, 1920 et dans Poèmes choisis par T.S Eliot Robert Laffont 1949 (voir plus bas)
Bob-Majors : Méthode spécifique de sonnerie de plusieurs cloches qui implique des changements de l’ordre des cloches dans une tonalité majeure ou complexe
4 grands marteaux : La première bouée à cloche américaine était sur ce modèle.
Charbonniers : navire de transport de charbon.
La Bouée à cloche
Ils ont baptisé mon frère jadis–
Et il porte un saint nom–
Ils lui ont donné sa place à tenir
En haut de l'escalier du beffroi,
Où se dressent les tours des pasteurs
Et où les faucons crécerelles crient.
Échangerais-je ma place avec mon frère une lieue dans les terres ?
(Banc de sable ! Gare au banc de sable !) Pas moi !
Dans l’éclat d’un chaud début juin,
Au dessus de la marée montante lisse et enflammée,
Je l'entends précipiter le carillon
A l’appel du Désir controlé;
Jusqu'à ce que les sonneurs en sueur se fatiguent
Et que les bob-majors sauvages cessent.
Pourrais-je attendre mon tour dans ce chœur sacré ?
(Banc ! gare au banc!) Pas moi !
Quand la nuée filante est dispersée,
Quand le nuage graisseux s'étire,
À l’écart, en paix et seul,
Il compte les heures immuables.
Il combat des Puissances obscures
(Je combats une mer obscure) ;
Serait-il prêt à faire mon travail dans la brume venteuse ?
(Banc! gare au banc !) Pas lui !
Il n'y a jamais eu de prêtre pour prier,
Il n'y a jamais eu de main pour sonner,
Quand on m'a fait gardien la baie,
Et qu'on m'a amarré au-dessus du banc.
Je tangue, je m’incline et je roule—
Mes quatre grands marteaux résonnent,
Pourrais-je parler ou me taire à la volonté de l'Église ?
(Banc ! Gare au banc !) Pas moi !
Les repères à terre ont échoué,
Le banc de brouillard glisse imprévisible,
Les phares du large sont voilés,
La houle fatiguée feint son repos :
Mais mon oreille est collée à son sein,
Je m'élève sur la houle— je crie !
Pourrais-je attendre paresseusement sous le serment de l'Église ?
(Banc ! Gare au banc ! ) Pas moi !
À la fin insouciante de la nuit,
Je frémis à l'approche de l'hélice ;
Je tourne dans la lumière qui se lève,
Et j'appelle l'équipage endormi ;
Et la vase bouillonne, fétide et bleue,
Alors que la proue aveugle recule.
Me remercieront-ils s'ils évitent les bancs ?
(Banc ! gare au banc ! ) Pas eux !
Les flaques d'eau de la plage se figent et blanchissent,
Les crètes d'embruns éclates gèlent,
Je me couvre sur la couronne et le bord,
De la glace grise et granuleuse des mers,
Tandis que, gainés des bittes aux mâts,
Les charbonniers plongeants gisent.
Échangerais-je ma place contre la grâce de l'Église ?
(Banc ! Gare au banc !) Pas moi !
À travers le flou de la neige tourbillonnante,
Ou le noir d’un grésil d'encre,
Les lanternes se rassemblent et grossissent,
Et je guette le retour de la flotte.
Craquement des poulies et des écoutes—
« Parez à virer—restez prêts»
Dois-je leur demander un péage avant qu'ils n'atteignent le quai ?
(Banc ! Gare au banc !) Pas moi !
Je plonge et je remonte et je tangue
Dans le ressac de la marée montante,
Par les portes du destin je chante,
Sur les cornes de la mort je chevauche.
La longueur d'un navire,
Entre le courant et le sable,
Usée et liée j’attends
Le péril.que je crie.
Échangerais-je avec mon frère une lieue à une lieu dans les terres ?
(Banc ! Gare au banc ! ) Pas moi !
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Traduction en vers de Jules Castier dans Les Cinq Nations, Louis Conard, 1920 et dans Poèmes choisis par T.S Eliot Robert Laffont 1949.
La Bouée à Cloche
Le carillon, mon frère ancien,
Au nom béni, que l'on vénère,
Avait un trône vraiment sien,
En haut du beffroi débonnaire,
Près des clochers des cathédrales,
Des émouchets criant d'émoi.
Changerais-je avec lui, pour ses terres banales ?
(Un banc ! Gare au banc !) Pas moi !
Au fort de juin au lourd rayon,
Au feu paisible des marées,
J'entends presser son carillon
Au vol des heures désirées ;
Tant que, leurs forces trop tirées,
Tombent sonneurs, battants, et foi.
Attendrais-je mon tour parmi leurs voix sacrées?
(Un banc ! Gare au banc !) Pas moi !
Quand la mousse fumeuse court
Au vent graisseux, gros de silences,
A part, en paix, et sans recours,
Lui compte les heures immenses.
Il combat les sombres puissances,
(Moi, le flot sombre, où rien ne luit).
Lui, s'abaisserait-il, à mon labeur plus vil?
(Un banc ! Gare au banc !) Pas lui!
Moi, sans prêtre pour me bénir,
Sans bras vaillant qui carillonne,
J'ai pris ma garde d'avenir
Au banc sableux et monotone.
Je roule, tangue, et m'abandonne,—
Mes lourds battants lâchent l'effroi;
Mais, qu'on parle ou pactise, au désir de l'Église?
(Un banc ! Gare au banc !) Pas moi !
Les rivages sont exilés,—
Le brouillard vient, sans qu'on devine, —
Les feux, sur mer, sont tous voilés, —
Le flot feint sa douceur câline ;
Mais, l'oreille sur sa poitrine,
Je le suis, hurlant mon aboi!
J'attendrais, indécise, un serment de l'Église?
(Un banc ! Gare au banc !) Pas moi !
En fin de la mourante nuit,
L'hélice approche, en sourd tapage ;
Et, dans la pâle aube qui luit,
Je cours éveiller l'équipage ;
La boue hideuse est mon péage,
Quand fuit la poupe sans nuls yeux.
Me diront-ils merci, pour le banc éclairci?
(Un banc ! Gare au banc !) Pas eux !
La flaque vêt sa croûte, au bord,
La crête de l'embrun se glace;
Sur ma couronne pèse et mord
Le gel grenu de la mer lasse,
Où, gaînés jusqu'au plat qui passe,
Les charbonniers sont à l'étroit.
Donnerais-je ma place à l'Église et sa grâce?
(Un banc ! Gare au banc !) Pas moi !
Parmi la neige en tourbillon.
Le grésil noir comme encre ou lie,
Les feux rassemblent leur rayon, —
L'escadre vers le port rallie...
Fracas de voile et de poulie, -
Hé ! Cap au cap ! Virez, tout droit !
Mais leur prendre un péage en quittant mon sillage?
(Un banc ! Gare au banc !) Pas moi !
Plongeant, flottant, roulant, je suis
Le jouet des folles marées.
Je chante au Lourd Portail des nuits,
Chevauchant les morts acérées.
A deux encâblures serrées Auprès de mes vases fatales,
Mes mille voix sont amarrées :
Le péril fait leur foi.
Changerais-je jamais pour des terres banales?
(Un banc ! Gare au banc !) Pas moi !
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The Bell Buoy
They christened my brother of old—
And a saintly name he bears—
They gave him his place to hold
At the head of the belfry-stairs,
Where the minister-towers stand
And the breeding kestrels cry.
Would I change with my brother a league inland?
(Shoal! 'Ware shoal!) Not I!
In the flush of the hot June prime,
O'er sleek flood-tides afire,
I hear him hurry the chime
To the bidding of checked Desire;
Till the sweated ringers tire
And the wild bob-majors die.
Could I wait for my turn in the godly choir?
(Shoal! 'Ware shoal!) Not I!
When the smoking scud is blown—
When the greasy wind-rack lowers—
Apart and at peace and alone,
He counts the changeless hours.
He wars with darkling Powers
(I war with a darkling sea);
Would he stoop to my work in the gusty mirk?
(Shoal! 'Ware shoal!) Not he!
There was never a priest to pray
There was never a hand to toll,
When they made me guard of the bay,
And moored me over the shoal.
I rock, I reel, and I roll—
My four great hammers ply—
Could I speak or be still at the Church's will?
(Shoal! 'Ware shoal!) Not I!
The landward marks have failed,
The fog-bank glides unguessed,
The seaward lights are veiled,
The spent deep feigns her rest:
But my ear is laid to her breast,
I lift to the swell—I cry!
Could I wait in sloth on the Church's oath?
(Shoal! 'Ware shoal!) Not I!
At the careless end of night
I thrill to the nearing screw;
I turn in the clearing light
And I call to the drowsy crew;
And the mud boils foul and blue
As the blind bow backs away.
Will they give me their thanks if they clear the banks?
(Shoal! 'Ware shoal!) Not they!
The beach-pools cake and skim,
The bursting spray-heads freeze,
I gather on crown and rim
The grey, grained ice of the seas,
Where, sheathed from bitt to trees,
The plunging colliers lie.
Would I barter my place for the Church's grace?
(Shoal! 'Ware shoal!) Not I!
Through the blur of the whirling snow,
Or the black of the inky sleet,
The lanterns gather and grow,
And I look for the homeward fleet.
Rattle of block and sheet—
"Ready about-stand by!"
Shall I ask them a fee ere they fetch the quay?
(Shoal! 'Ware shoal!) Not I!
I dip and I surge and I swing
In the rip of the racing tide,
By the gates of doom I sing,
On the horns of death I ride.
A ship-length overside,
Between the course and the sand,
Fretted and bound I bide
Peril whereof I cry.
Would I change with my brother a league inland?
(Shoal! 'Ware shoal!) Not I!
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