E.18. Et Dona Ferentes

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                                         Et Dona Ferentes (1896)

St James Gazette > The Five Nations
Poème repris dans la sélection de T.S Eliot.


Le titre est une citation de Virgile Enéide II.49 avertissant du danger de faire entrer le cheval de bois dans les murs de Troie : "Timeo Danaos et dona ferentes" : « Je crains les Grecs, même quand ils apportent des cadeaux » dans le sens de se méfier. des trop beaux cadeaux et de ce qu’ils peuvent cacher.

Le poème est lié aux tensions entre les USA et la Grande Bretagne liées au conflit entre la Guyanne britannique et le Venezuela et qui connait une crise en 1895. La guerre est envisagée, transposée ici en bagarre de casino.
Mais au delà, Kipling dresse le portrait d’un caractère anglais et insulaire qui, paradoxalement devient de plus en plus poli à mesure que la tension monte, signe d’une explosion prochaine et ultime avertissement.


Traduction :
— par Jules Castier dans
Les cinq nations, Louis Conard 1920, repris dans Kipling, Poèmes choisis par T.S Eliot, Robert Laffont 1949. ( voir plus bas)
— très partielle par André Chevrillon Trois études sur la littérature anglaise :
La poésie de Kipling, John Galsworthy, Shakespeare d'abord dans la Revue des Deux Mondes 1920, repris en volume chez Plon et Nourrit (1921) (voir plus bas)


Rayon des quatre miles /Plaine de l’Hidoustan : Kipling fait référence à sa propre vie, de son Inde natale à Charing Cross, centre géographique et politique de Londres, le cœur de l’Empire.
Pentecôtiste : pluralité des langues, allusion au don des langues donnés aux apôtres à la Pentecôte.
Saint Laurent : condamné à être brûlé sur une grille, il dit au bourreau : « ce côté est bien rôti, retourne-moi pour que l’autre cuise aussi »
« Nous sommes allong ar notre batteau, nous ne voulong pas un row » en mauvais franglais dans le texte : Nous allons sur notre bateau nous ne voulons pas de bagarre »
« A l’honneur de demeurer » partie de la formule de politesse épistolaire de type: «  j’ai l’honneur de demeurer, Monsieur, votre serviteur  dévoué».
Ass-Vogel < afrikaner : Vautour.


Et Dona Ferentes

Dans une observation prolongé des mœurs et des œuvres de l’homme,
Du rayon de quatre miles environ jusqu’aux Plaines de l’Hindustan :
J’ai bu avec des assemblées mêlées, vu monter les tensions raciales,
Et les hommes de la moitié de la Création maudissant le regard de l’autre moitié de la Création.

Je les ai observés dans leurs crises de colère, toute cette bande pentecôtiste,
Français, Italiens, Arabes, Espagnols, Néerlandais et Grecs,et Russes et Juifs,
Celtes et sauvages, fauve et ocres, crème et jaunes, mauves et blancs,
Mais cela n’avait pas vraiment d’importance jusqu’à ce que les Anglais deviennent polis ;

Jusqu’à ce que les hommes aux chapeaux haut-de-forme polis, jusqu’à ce que les hommes en longues redingotes,
Jusqu’à ce que les hommes qui ne se battent pas en duel, qui se font la guerre par les votes,
Jusqu’à ce que cette race qui prennent leurs plaisirs comme Saint Laurent sur son gril,
Commencent à dire « je vous demande pardon » et— le croupier avisé se cache.

Alors que les musiciens avec leurs violons et les serveuses qui apportaient la bière,
Sentant le « moment psychologique », quittèrent le casino illuminé ;
Mais l'étranger peu averti, du Teuton au Gaulois,
Fut piégé, une fois de plus, mon pays, par ce ton suave et trompeur.

Comme autrefois à Suez ou sous des cieux plus rudes, plus cléments,
Je « constate avec inquiétude » comment les troubles raciaux s'exacerbent ;
Et avec une inquiétude encore plus vive, si je comprends bien l’époque,
J'entends l'ancien ordre du Casino : « Surveillez votre homme, mais restez polis.

Gardez votre sang-froid. Ne répondez jamais (c’est pour ça qu’ils crachaient et juraient).
Ne frappez pas les premiers, mais avancez ensemble (il n’y a pas d’urgence) vers la porte."
Dos à dos, tourné vers l’extérieur, pendant que le linguiste leur explique comment :
« Nous sommes allong ar notre batteau, nous ne voulong pas un row. »

Alors, cette rage refoulée et intense rongeait de l’intérieur, jusqu’à ce qu’un idiot aille trop loin…
« Frappez-les ! » Et ils les frappèrent, et ce fut une joyeuse bataille —
Poings, parapluies, cannes, carafes, lampes et chopes à bière, chaise et botte —
Jusqu’à ce que, derrière les légions en fuite, s’élève le long cri rauque pour le butin.

Alors la toile cirée, avec ses chiffres, flottait librement comme une bannière ;
Puis le piano à queue, sur trois roulettes, descendit au petit galop le long du quai ;
Blancs, respirant par les narines, silencieux, méthodiques, rapides —
Ils emportèrent, effacèrent, abolirent tout ce que l’homme pouvait soulever ou porter.

Ô mon pays, bénis cette éducation qui s'étend du berceau au château —
Piège pour l'étranger, mais rempart pour tes fils —
Discours mesuré et geste ordonné, âme lente et imperturbable,
Jusqu'à ce que nous réveillions notre Diable insulaire — nullement calmé par la contrainte.

Quand l’héritier de tous les âges « a l’honneur de demeurer»,
Quand il ne prête pas l’oreille à l’insulte, fût-elle la plus claire,
Quand ses lèvres sont formées à la docilité, quand son dos se courbe aux coups—
Eh bien, les aas-vogels avisés le savent—et le chacal en attente le sait aussi.

Construisez sur les flancs de l'Etna où flottent de sombres nuages de fumée—
Ou baignez-vous dans les eaux tropicales où la nageoire effilée traque le bateau—
Armez le fusil qui n'est pas chargé, faites fondre la dynamite gelée—
Mais ô, prends garde, mon Pays, quand mon Pays devient poli !


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André Chevrillon Trois études sur la littérature anglaise : La poésie de Kipling, John Galsworthy, Shakespeare d'abord dans la Revue des Deux Mondes 1920, repris en volume chez Plon et Nourrit (1921)

L'essai d’André Chevrillon s’attache surtout à montrer ce que Kipling à d’Anglais, sa manière d’être Anglais, dans le sens victorien du terme, même s’il admet parfois que quelque chose de beaucoup moins civilisé puisse s’échapper dans ses vers : « Mais souvent, sous l’apparence apprise et unie du gentleman moderne, comme sous la patience et le flegme primitif, se cachent ou dorment de profondes, dangereuses énergies de rêves, de passion, qui peuvent soudain surgir pour jeter l’être aux âpres voluptés du risque de l’aventure et de la bataille.
Voici l’homme à fond de Berseker, que Kipling, comme Carlyle, a vu dans l’Anglais proprement dit, voilà le coureur d’Océan et l’obstiné pionnier qui a porté partout avec lui l’entreprise anglaise et l’instinct de la ruche angalise. Et voilà le bâtisseur de l’Empire. »
Cela ressemble à une paraphrase de Et Dona Ferentes qui est juste après cité en note :
—Sur cette puissance d'inhibition de l'âme anglaise, voir surtout Et Dona Ferentes, dans The Five Nations.
— Sur les Anglais: Les hommes en haut de forme à reflets, en longues redingotes, les hommes qui ne se battent pas en duel, les hommes qui se battent avec des votes, les hommes qui prennent leur plaisir comme saint Laurent prenait son gril.
Sur la colère anglaise : La violente rage comprimée qui ronge en dedans...

— Sur l'éducation anglaise: O mon pays, bénie soit la discipline qui règne du cottage au château, mais donne à tes fils leur bouclier ! trompe l'étranger parole égale, action jusqu'à ce que mesurée, Ame lente, difficile à émouvoir, s'éveille en nous notre diable insulaire, non moins ardent quand nous le tenons sous le frein. »(p.30)

Chevrillon utilise le terme de Berseker, je ne sais pas si Kipling l’a utilisé mais il est assez parlant : Il s’agit d’un  guerrier « fauve » ou « ours » des mythologies nordiques et germanique combattant dans un état second de furie sacré qui le rend presque invincible. Le Berseker en état de furie a les yeux révulsés, pousse des hurlements, mord le bord de son bouclier. C’est ce qui sommeille dans le gentleman anglais…

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Traduction en vers rimés de Jules Castier dans Les cinq nations, Louis Conard 1920, repris dans Kipling, Poèmes choisis par T.S Eliot, Robert Laffont 1949.
Le choix de l’alexandrin et de la rime alternée « contraint » parfois la traduction et n’éclaire pas toujours un texte déjà très allusif.

«...ET DONA FERENTES »

En observation largement étendue
De l'homme, et des moyens qui le rendent patent,
Depuis notre Banlieue à l'enceinte tondue
Jusqu'aux plaines sans fin (mettons) de l’Hindoustan,
J'ai bu dans maints milieux mélangés et bizarres,
J'ai vu, de race à race, oh, mainte inimitié,
Quand la moitié du monde, au fond des tintamarres,
Maudissait dignement toute l'autre moitié.

J'ai su les observer dans toutes leurs astuces, —
Toute l'équipe étrange au gosier jamais sec :
Français, Italiens, Espagnols, Juifs, et Russes,
Et le Belge, et l'Arabe, et puis encor le Grec,
Le rouge et le bistré, le celte et le sauvage,
Le jaune et le crémeux, le rose et le pâli,—
Mais sans rien d’important,— rien qui marquât la page,—
Jusqu'à ce que l'Anglais se fit soudain poli;

Jusqu'à ce que la gent aux luisants hauts-de-forme,
La gent en redingote à l'aspect sépulcral,
La gent qui ne veut pas du duel en bonne forme,
Mais qui se bat à coups de bluff électoral,
Jusqu'à ce que la gent qui, lorsqu'elle s'amuse,
A l'air que dut avoir sur le gril saint Laurent,
Commençât à lancer des « Pardon », des « Excuse »,
Et qu'un sage croupier disparût de son rang.

Alors, les orchestreux au violon lubrique,
Et les filles, aussi, qui vous portent les bocks,
Sentant confusément l'instant psychologique,
Fuyaient le casino plein de lumière en stocks;
Mais l'étranger crédule, et qui, sans maître, ignore,
Depuis le fin Gaulois, jusqu'au sombre Teuton,
L'étranger était dupe, oui, cette fois encore,
O mon pays natal, du calme de ce ton.

Tout comme au vieux Suez aux souvenirs en bande.
Ou sous des cieux plus doux, ou des cieux plus cruels,
J'observe avec effroi l'instant que j'appréhende,
L'instant où naît la rixe aux cris habituels:
Et c'est avec la peur qui ne veut point démordre
—Si je lis comme il faut les temps au vol pâli —
Que j'entends, tel jadis au Casino, cet ordre :
« Surveillez bien votre homme, oui, mais soyez poli.

«  Ne vous emballez pas. Non, jamais de réponse
(Car c'est bien pour cela qu'ils lâchaient leur juron).
Et puis, ne frappez pas en premier.
Et, s'il fonce, Marchez vers la sortie avec lui, bien de front.
Ne perdez pas des yeux, un seul instant, la porte,
Pendant que le linguiste leur dira tantôt :
« Nong, noû ne voûlong pâs un row, —nong, c'eill' treoû forte, —
Nous allong seulemâng... coû fond... nottre batteoû. »


Alors, leur rage folle leur rentrait dans l'âme, —
Et puis, quelque imbécile allait un pas trop loin...
« Allons-y! »... L'on allait, aussi fort qu'on le clame,
Et c'était un combat sérieux... Canne, poing,
Parapluie ou carafe, un cruchon, et la lampe,
Tout volait, une chaise, une botte, un fretin,
Et derrière la horde, en torrent qui décampe,
Montait le cri strident et rauque du butin.

Et puis le tapis vert décoré de ses nombres
Flottait, libre, dans l'air, ainsi qu'un gonfalon;
Puis le piano valsait, étalant des décombres
Sous sa triple roulette, au quai mort, tout au long ;
Pâles, et respirant au travers des narines,
Lucides, sans un mot, rapides à juger,
Ils enlevaient, tiraient, rasaient, aux mêmes mines,
Tout ce que l'homme peut soulever ou bouger.
O mon pays, béni soit ce trait qu'on t'infuse
Dès le premier berceau, jusqu'aux murs de jadis,
Ce faux pas éternel dont l'étranger s'abuse,
Mais le plus sûr rempart, à jamais, de tes fils,
Les mots bien mesurés, l'action claire, agile,
L'âme un brin paresseuse, et jamais à l'affût,
Jusqu'à ce que s'éveille un Démon de notre Ile,
Point du tout de sang-froid, quelque bridé qu'il fût !

Quand le fier héritier garant de tous les âges
« A l'honneur de rester », malgré le trouble en l’air,
Quand il ne comprend pas l'insulte aux bavardages,
Bien qu'alentour de lui, chacun le rende clair,
Quand sa lèvre est docile à la leçon apprise,
Quand son dos s'est courbé pour un coup trop fatal,
L'aasvogel clairvoyant connaît bien son emprise,
Il connaît bien le coup, allez, le fin chacal!...

Oui, bâtissez aux flancs de l'Etna spasmodique,
Où flotte lourdement la fumée en rideau,
Baignez-vous dans les eaux traîtresses du tropique
Où la nageoire en rut poursuit votre bateau,
Armez votre fusil avant qu'on vous le charge,
Cuisez la dynamite au froid enseveli,
Mais, oh! méfiez-vous de mon pays, au large,
Quand mon pays commence à se montrer poli!


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Et Dona Ferentes
1
In extended observation of the ways and works of man,
From the Four-mile Radius roughly to the Plains of Hindustan:
I have drunk with mixed assemblies, seen the racial ruction rise,
And the men of half Creation damning half Creation's eyes.
2
I have watched them in their tantrums, all that Pentecostal crew,
French, Italian, Arab, Spaniard, Dutch and Greek, and Russ and Jew,
Celt and savage, buff and ochre, cream and yellow, mauve and white,
But it never really mattered till the English grew polite;
3
Till the men with polished toppers, till the men in long frock-coats,
Till the men who do not duel, till the men who war with votes,
Till the breed that take their pleasures as Saint Lawrence took his grid,
Began to "beg your pardon" and—the knowing croupier hid.
4
Then the bandsmen with their fiddles, and the girls that bring the beer,
Felt the psychological moment, left the lit Casino clear;
But the uninstructed alien, from the Teuton to the Gaul,
Was entrapped, once more, my country, by that suave, deceptive drawl.
5
As it was in ancient Suez or 'neath wilder, milder skies,
I "observe with apprehension" how the racial ructions rise;
And with keener apprehension, if I read the times aright,
Hear the old Casino order: "Watch your man, but be polite.
6
“Keep your temper. Never answer (that was why they spat and swore).
Don't hit first, but move together (there's no hurry) to the door.
Back to back, and facing outward while the linguist tells 'em how—
'Nous sommes allong ar notre batteau, nous ne voulong pas un row.'"
7
So the hard, pent rage ate inward, till some idiot went too far...
"Let 'em have it!" and they had it, and the same was merry war—
Fist, umbrella, cane, decanter, lamp and beer-mug, chair and boot—
Till behind the fleeing legions rose the long, hoarse yell for loot.
8
Then the oil-cloth with its numbers, like a banner fluttered free;
Then the grand piano cantered, on three castors, down the quay;
White, and breathing through their nostrils, silent, systematic, swift—
They removed, effaced, abolished all that man could heave or lift.
9
Oh, my country, bless the training that from cot to castle runs—
The pitfall of the stranger but the bulwark of thy sons—
Measured speech and ordered action, sluggish soul and unperturbed,
Till we wake our Island-Devil—nowise cool for being curbed!
10
When the heir of all the ages "has the honour to remain,"
When he will not hear an insult, though men make it ne'er so plain,
When his lips are schooled to meekness, when his back is bowed to blows—
Well the keen aas-vogels know it—well the waiting jackal knows.
11
Build on the flanks of Etna where the sullen smoke-puffs float—
Or bathe in tropic waters where the lean fin dogs the boat—
Cock the gun that is not loaded, cook the frozen dynamite—
But oh, beware my Country, when my Country grows polite!

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