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Nelly Carrère (1859-1925)
Un autre parcours surprenant et sans doute encore à préciser, en particulier sur les conditions de ses traductions de Kipling, et sur les différentes personnalités dissimulées sous ses nombreux pseudonymes.
Céline Emile Louise Chaverondier, épouse de Pietro Fiocca, puis de Charles Laurent, directeur du journal Le jour, puis de Jean Carrère (journalise, poète, écrivain traducteur (1865-1932)
Pseudonymes : Mme Charles Laurent, Jean Darcy, Marie Darcey, Henriette, Chaverondier d'Arc, Nelly d'Arc.
Romancière, journaliste et traductrice (anglais, allemand, italien).
Directrice littéraire du "Soleil illustré du dimanche" et de "La mode pratique" (1896-1899), a dirigé à Naples, (Italie) le journal "Regina" et a collaboré au journal italien "Mattino". - Auteur de chroniques pour "Le figaro" (Notes d'une femme) sous le pseudonyme d'Henriette. Elle participa également à des projets cinématographiques (à confirmer)
Elle écrit un roman : Le voyage de la princesse Louli, Paul Ollendorf, 1894, mais elle peut également signer des romans qu'elle n'a fait qu'adapter sans préciser le nom de l'auteur réel, en particulier sous le pseudo de Marie Darcey
Concernant Kipling, elle ne traduit pas directement de poèmes, seulement ceux insérés dans les deux romans traduits
Sous le pseudo de Madame Charles Laurent / Nelly Carrère :
— Le Naulakha, Paul Ollendorf, Les grands romans étrangers 1900, toutes les rééditions reprennent la même traduction et elle reste la seule disponible (une édition, Geldage 1953 au nom de Nelly Carrère).
— Because I Sought il far from men
— Beat Off ?
— Beware the man
— For the Women
— La lumière qui s'éteint. En feuilleton dans Le Figaro en 1899 puis chez Paul Ollendorf, 1900, puis plusieurs rééditions jusqu'à celle du Seuil 1993, traduction heureusement révisée par Marie-Hélène Sabard ( traductrice, en particulier à L'Ecole des Lettres)
— Blue Roses
— Heriot's Ford
— I Have a Thousand Men
— If I have taken the common clay
Quelques extraits sont repris dans Œuvres choisies, Delagrave 1908, présenté par Michel Epuy, sans nom de traducteur.
Dans un article très documenté, Laetitia Gognon évoque à propos de la traduction de l'autrice américaine A.K Green, la vie et le travail de "Marie Darcey", et un "système" assez surprenant de traduction, lié en partie au statut de la femme auteure l'époque. ( Laetitia Gonon, « L’autrice américaine Anna Katharine Green et ses traductrices en français (1885-1910) » dans Les Pratiques d’écriture en collaboration des autrices,
Actes de la journée d’étude organisée à l’Université de Rouen en novembre 2023, publiés par Anissa Guiot et Tristan Guiot)
© Publications numériques du CÉRÉdI, « Actes de colloques et journées d’étude », n° 34, 2025
URL : https://publis-shs.univ-rouen.fr/ceredi/1995.html
Marie Darcey, mariée trois fois, est une femme de lettres d'une certaine influence installée en Italie. Elle traduit l'autrice de roman policier A.K.Green entre 1880 et 1910, d'abord dans la presse périodique, puis en volume. Laetitia Grognon souligne à la fois l'invisibilisation de l'autrice (femme, étrangère, dans le domaine masculin du roman policier) et de la traductrice qui se doit de porter le nom de son mari.
C'est le cas, plusieurs fois, de Nelly Carrère, qui utilise dans ce cas le pseudo de Marie Darcey. Elle commence à traduire en anglais dans les années 1880 et change de pseudonyme, le plus souvent en lien avec le nom de son mari, et atteint une certaine notoriété sous le nom de Nelly Carrère.
Sous le pseudo Marie Darcey, ses pratiques de traduction vont du plagiat complet, faisant paraitre sous son nom seul la traduction présentée comme une "adaptation", à la sous traitance de cette traduction à des anonymes.
Cité par Laetitia Gognon, Léon Bazalgette ( « Traduttore traditore », La Plume, revue littéraire et artistique bi-mensuelle, vol. 12, 1901, p. 456-462, p. 461., ) écrit un article saignant sur les traductions de Madame Charles Laurent, pseudonyme sous lequel elle traduit par ailleurs La Lumière qui s'éteint de Kipling). Dénonçant les trahisons au sens propre des traducteurs, il s'attaque à "la féconde traductrice [qui] remplissait peu près de sa production une bibliothèque cosmopolite récemment fondée par un grand éditeur parisien. Il fallait bien admirer les surprenantes facultés de travail, non moins que le polyglottisme de l'écrivain mettant au servive des auteurs étrangers ses précieuses connaissances linguistiques"(ibid. P457). L'ironie cède ensuite la place à la démolition : "Sa traduction conciste en une déformation consciente et constante de l'œuvre en sa totalité, en une trahison ininterrompue qui s'affiche à chaque page, presque à chaque ligne. Rien , absolument rien n'y subsiste de l'original. C'est le mépris absolu et ingénu du texte." ibid. p.458. Traduction comparée à l'appui, L. Bazalgette démontre l'étendue du désastre : "Mme Charles Laurent supprime des chapitres, des pages, des paragraphes [...] supprime tout ce qu'elle ne comprend pas, ou ce qui lui parait difficile à rendre, ou ce qui choque son goût "bien français", ou encore ce que le texte contient d'original et de spécial, ajoute, amuse, unit, sépare, au gré de sa capricieuse non moins qu'élégante fantaisie, et sans la moindre apparence de raison plausible. A ce point qu'il serait presuqe impossible de signaler les contre)sens précis, tellement les mots et les phrases disapraissent dans cet universel massacre..."(ibid. p459).
En dehors du sexisme exprimé dans cette diatribe, L. Bazalgette dénonce ce qui semble être le reproche principal : un "économie" souterraine de la traduction : "On me dit que les connaissances linguistiques de Mme Charles Laurent [...] sont assez restreintes, que son polyglottisme est beaucoup moins étendu que ne le ferait croire la riche diversité des traductions qu'elle signe, et que par conséquent il serait tout à fait injuste de lui en attribuer la paternité [...] Dans ce cas, suivant une pratique courante parmi les " chers maitres" de la presse et dans le but d'épargner un temps précieux, cette dame se ferait "copieusement" aider dans son œuvre de traduction" (ibid . p.461).
L'accusation, non étayée dans cet article, repose bien sur une pratique connue et même officielle. Laetitia Gognon cite le contrat entre Mme Jean Darcy et Hachette pour des traductions de l'italien : "Mme Jean Darcy fera exécuter la traduction par des collaborateurs de son choix. Les frais de travail seront rémunérés par MM. Hachette et Cie qui en fixeront le chiffre. Mme Jean Darcy sera tenue de revoir la traduction et de lui donner la forme littéraire la plus soignée"(Susan Pickford, « Traducteurs », chap. cité, p. 184)
Il s'agit donc beaucoup plus d'adaptation que de traduction, avec tout le flou que peu recouvrir ce terme, mais dans un autre article Laetitia Gognon fait entrer Marie Darcey dans la catégorie des traducteurs-faussaires ( Dissimulation de l’indice textuel. Les « traducteurs-faussaires » des premiers récits policiers anglophones (1888-1897). On peut souligner que la question relève moins de la question de l'honnêteté que de la place des femmes "ouvrières des lettres" dans une économie plus générale de la presse et de l'édition bon marché de l'époque. C'est aussi un système de l'éditeur Ollendorf ne pas attribuer ses " adaptations" à leur véritable auteur. ( voir : Anna Katharine Green, « le Conan Doyle américain », dans ses aventures éditoriales françaises. Anna Katharine Green, “the American Conan Doyle”, in her French editorial adventures. Laetitia Gonon)
Les deux livres de Kipling ayant été traduit la même année, on peut se demander comment ces " adaptations" ont pu être écrites, et si longtemps rééditées. Car si La lumière qui s'éteint a été traduit par R. d'Humières en 1922 ( La lumière qui faillit, G Crès), puis en Pléiade, 1988, C'est la version Nelly Carrère/Madame Charles Laurent qui est la plus réédité. Le Naulakha lui n'a jamais été retraduit et reste la seule édition disponible, peut-être car il ne s'agit que d'une co-écriture avec W. Balestier.
Pour un témoignage de sa vie et de ses activités mondaines et littéraires en Italie, lire l'article élogieux de Gabriel Alphaud dans la revue Comœdia, 1925.
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