I.23. In the Neolithic Age

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                                           A l’âge néolithique (1892)

San Francisco Examiner > The Seven Seas
Le poème a paru avec plusieurs variantes dans la presse avant d’être repris dans
The Seven Seas. Les traductions de Castier et de Kendall & Jouve retiennent des leçons antérieures minimes.
Kipling utilise plusieurs fois « le temps long » pour illustrer la permanence d’une question, souvent artistique, sur un mode humoristique. C’est le cas ici, où Kipling va chercher aux temps préhistoriques le refus d’une norme artistique et l’éternité de la lutte des « chapelles » pour tenter d’imposer la sienne, y compris Kipling lui-même, dans le domaine du « chant .tribal », la poésie.
Le poème peut se lire en écho de
The Conundrum of the Workshops qui posait la terrible question à travers les siècles : « oui, mais est-ce de l’art ? »… question plus diabolique que préhistorique dans ce poème.
De la même façon Kipling utilise l’artiste préhistorique dans
The Story of Ung pour évoquer le doute de l’artiste sur la valeur de son oeuvre face à sa tribu aveugle.


Traduction :
— Jules Castier, Les Sept Mers, louis Conard , 1920 et Kipling, œuvres choisies par T.S Eliot, Robert Laffont 1949. (voir plus bas).
— Maud Kendall et Daniel Rosé (Pierre Jean Jouve) Les Sept Mers, Stock, 1925 (voir plus bas)


Chanson par Leslie Fish (folk), version Dylan ukrainien de Les' leleka

Solutré/ outré : outré est en français dans le texte et fait une rime interne avec la roche de Solutré prononcé [Soloutré] à l’anglaise.
Tomahawk de diorite : la première version donnait marteau rainuré de dolomite
Barbelées et à soie : convient davantage aux pointes de flèche en silex qu’aux opinions sur l’art...
Grenelle : plaisanterie savante sur un « type » humain de l’archéologie de l’époque.
Traill : Critique et historien britannique qui fit paraître en 1892 une liste de cinquante écrivains trouvant grâce à ses yeux pour éventuellement succéder au poète officiel, Tennyson. Il n’en trouva aucun, et Kipling fut ajouté en post-scriptum pour The Ballad of East and West, en 51e position donc…
Allobrogenses, Amanuenses : (<latin) Allobroge peuple gaulois vivant entre e Rhône et la Suisse, Amanuenses : scribe
« Constructions » traduction ambiguë de « plots » qui désigne à la fois une parcelle à construire, une intrigue littéraire. Kipling fait allusion aux cités lacustres.
Kew : Jardin botanique de plantes exotiques difficilement cultivées sous le climat anglais.
Clapham/Martaban : jeu de sons pour opposer ironiquement deux villes ou quartier : Clapham étair réputé pour la piété d’une secte qui s’y était établie, et Martaban évoque la Birmanie, les « crimes » de Clapham sont donc un euphémisme.


À l'âge néolithique

À l'âge néolithique, j’ai mené des guerres sauvages
Pour la nourriture, la gloire et la fourrure des chevaux laineux.
J’étais le chanteur de mon clan en cette sombre et rouge aube de l’Homme,
Et je chantais tout ce que nous combattions, ce que nous craignions et ressentions.

Oui, je chantais comme je chante aujourd’hui, quand le Printemps Préhistorique
Faisait se fendre et se déplacer la banquise accumulée de la Biscaye ;
Et le troll, le gnome et le nain, ainsi que les dieux de la falaise et de la montagne
Étaient autour de moi, sous et au-dessus de moi.

Mais un rival de Solutré a déclaré à la tribu que mon style était outré —
Sous un tomahawk de diorite, il s’est effondré
Et j’ai laissé mes opinions sur l’Art — barbelées et à soie— sous le cœur
D’un graveur mammouthiste à Grenelle.

Puis je les ai dépouillé, le sclap de leur crâne, et mes chiens de chasse se sont rassasiés,
Et j’ai soigneusement enfilé leurs dents sur une lanière ;
Puis je me suis essuyé la bouche et dit : « Il est bon qu’ils soient morts,
car je sais que mon travail est juste et que le leur était mauvais. »

Mais mon Totem vit la honte ; il descendit de son sanctuaire du faîtage,
et me dit dans une vision nocturne :–
« Il existe neuf et soixante façons de composer des chants tribaux,
« Et chacun d’entre eux est juste ! »

*. *. *. *. *. *

Puis le silence m'enveloppa jusqu'à ce qu'Ils me mettent de nouveau vêtements
d'une chair plus blanche, plus fragile, et d'os plus frêles ; .
Et je m'avançai sous le doigt du Temps, redevenu chanteur tribal,
et poète mineur reconnu par Traill !

Ils escarmouchent encore de ci de là, ces hommest mes camarades de table sur la neige,
Quand nous repoussions tour à tour les aurochs;
Quand les riches Allobrogenses n’avaient pas encore d’ Amanuenses,
Et que nos « constructions » s’empilaient sur les lacs de Berne.

Toujours, une époque cultivée et chrétienne istianisme nous voit nous chamailler, couiner et enrager,
Toujours nous pincçons, nous giflons, nous jacassons, nous griffons et nous poignardons ;
Toujours nous négligeons notre travail — comme nous avons abandonné cette peau mal préparée —
Pour montrer à un autre sauvage comment travailler.

Toujours, le monde est merveilleusement vaste — sept mers d’un bord à l’autre —
Et il abrite une multitude d’hommes de toutes sortes ;
Et les rêves les plus fous de Kew sont la réalité à Katmandou,
Tandis que les crimes de Clapham sont chastes à Martaban.

Voici ma sagesse à votre usage, telle que je l’ai apprise lorsque les élans
et les rennes parcouraient les lieux où Paris rugit ce soir :—
« Il y a neuf et soixante façons de composer des chants tribaux,
« Et… chacune… d’entre… elles… est… juste ! »

§§§§§§§§§§§§§§§§§

Traduction en vers rimés de Jules Castier, alternance d’heptasyllabes et d’alexandrins, Les Sept Mers, louis Conard , 1920 et Kipling, œuvres choisies par T.S Eliot, Robert Laffont 1949.

AUX TEMPS NÉOLITHIQUES

Au vieux temps néolithique,
Je me battais, chimérique,
Cherchant gloire et chevaux au gros sabot fendu.
J'étais barde, alors, en somme,
A cette aube en feu de l'homme,
Chantant ce que craignait ou sentait ma tribu.

Je chantais, tel que je chante,
Lorsque la Chaleur naissante
Faisait fondre et rouler le glacier Biscayen;
Elfe, dwerg, lutin, et gnome,
Tous les dieux de mon royaume,
Flottaient autour de moi par l'espace aérien.

Un rival, de Soloutrée,
Dit: Ta langue est trop outrée »,
Sous mon marteau taillé de dolomite, il chut.
Et je marquai ma doctrine
Franchement, dans la poitrine
D'un graveur de mammouths à Grenelle déchu.

Puis, découpant leurs carcasses
Pour mes chiens aux faims voraces,
J'enfilai bien leurs dents sur un cuir que j'avais;
Et je dis, frottant ma bouche:
« A dessein la mort les touche,
Car mon travail est bon, et le leur est mauvais. »

Mais mon Totem vit ma honte :
Et, du poteau qu'il surmonte,
Il vint me dire, alors, en un rêve profond :
« Il est soixante-huit manières
Pour les chants et les prières,
Et chacun des moyens, oui, chacun d'eux est bon! « 

Tomba le silence énorme;
Je revins sous autre forme,
Au fond d'un corps plus pâle au fragile caquet.
Et, sous le Temps qui hasarde,
De nouveau, je devins barde
(Et poète mineur, attesté par Faguet).

Tels jadis, mes camarades
Font leurs luttes, leurs parades,
Comme quand nous chassions les aurochs avertis,
Lorsque l'Allobroge austère
N'avait point de secrétaire,
Et que tous nos trésors gisaient aux pilotis.

Par ce temps chrétien, notre âge,
On se pousse, on crie, on rage,
On frappe, on pince, on griffe, en maint geste effarant;
Et ce qu'on fait, reste en panne
Tel, jadis, le cuir qu'on tanne
Pour montrer au prochain le tour dont on s'y prend.

Et la terre est toujours large,
Sept grand'mers de marge à marge,
Les hommes qu'elle tient ont maint divers parti :
Ce qu'Enghien trouve folie
Est normal en Birmanie,
Le crime de Versaille est chaste à Tahiti.

Voici donc ma foi sereine,
Que je tiens de quand le renne
Mugissait où Paris gronde en le soir profond:
Il est soixante-huit manières
Pour les chants et les prières,
Et chacun des moyens, oui, chacun d'eux est bon!


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Traduction en vers non rimés de Maud Kendall et Daniel Rosé (Pierre Jean Jouve) Les Sept Mers, Stock, 1925
Le Mercure de France qui gère les droits de P. J. Jouve ne proposant qu’une solution payante et provisoire à ma demande d’autorisation de reproduction, je ne propose ici que le début à titre d’illustration et de comparaison.
A l’âge Néolithique clôt cette sélection de 12 poèmes, sans doute en lien avec l‘écriture poétique et la diversité de la poésie. 
A noter que Kew/ Kathmandhou est conservé mais Claphan/Martaban est remplacé par les lieux plus connus des français sans transposer la référence, mais en gardant la rime :
«  Et les crimes de Pantin sont chastes à Tombouctou »


A L'AGE NEOLITHIQUE

A l'âge néolithique j'ai fait la guerre sauvage
Pour la nourriture et la gloire et la peau des chevaux au double sabot;
J'étais le chanteur de mon clan
Dans cette faible obscure aurore rouge de l'homme
Et je chantais
Sur ce que nous combattions, sur ce que nous craignions, sur ce que nous aimions.

Oui je chantais comme je chante aujourd'hui Quand le printemps préhistorique
Faisait craquer et dériver les glaces amassées de Biscaye;
Lorsque les trolls les gnomes et les nains, les Dieux des Rochers des Banquises
Étaient autour de moi au-dessus de moi et là-haut.
[•••]

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In the Neolithic Age

1
In the Neolithic Age savage warfare did I wage
For food and fame and woolly horses' pelt.
I was singer to my clan in that dim, red Dawn of Man,
And I sang of all we fought and feared and felt.
2
Yea, I sang as now I sing, when the Prehistoric spring
Made the piled Biscayan ice-pack split and shove;
And the troll and gnome and dwerg, and the Gods of Cliff and Berg
Were about me and beneath me and above.
3
But a rival, of Solutré, told the tribe my style was outré—
'Neath a tomahawk, of diorite, he fell
And I left my views on Art, barbed and tanged, below the heart
Of a mammothistic etcher at Grenelle.
4
Then I stripped them, scalp from skull, and my hunting-dogs fed full,
And their teeth I threaded neatly on a thong;
And I wiped my mouth and said, "It is well that they are dead,
For I know my work is right and theirs was wrong."
5
But my Totem saw the shame; from his ridgepole-shrine he came,
And he told me in a vision of the night:–
"There are nine and sixty ways of constructing tribal lays,
"And every single one of them is right!"

* * * * *
6
Then the silence closed upon me till They put new clothing on me
Of whiter, weaker flesh and bone more frail; .
And I stepped beneath Time's finger, once again a tribal singer,
And a minor poet certified by Traill!
7
Still they skirmish to and fro, men my messmates on the snow
When we headed off the aurochs turn for turn;
When the rich Allobrogenses never kept amanuenses,
And our only plots were piled in lakes at Berne.
8
Still a cultured Christian age sees us scuffle, squeak, and rage,
Still we pinch and slap and jabber, scratch and dirk;
Still we let our business slide—as we dropped the half-dressed hide—
To show a fellow-savage how to work.
9
Still the world is wondrous large,—seven seas from marge to marge—
And it holds a vast of various kinds of man;
And the wildest dreams of Kew are the facts of Khatmandhu
And the crimes of Clapham chaste in Martaban.
10
Here's my wisdom for your use, as I learned it when the moose
And the reindeer roamed where Paris roars to-night:—
"There are nine and sixty ways of constructing tribal lays,
"And—every—single—one—of—them—is—right!"


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