T.S. Eliot : essai sur Kipling

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A Choice of Kipling’s Verse by T.S. Eliot, la sélection de poèmes de Kipling par T.S. Eliot parait en 1941. Elle est traduite en 1949 par Jules Castier qui ouvre le recueil sur un Avant-propos du traducteur. Le choix de T.S.Eliot est introduit par une préface/Essai intitulé Rudyard Kipling qui constitue une des analyses de référence de Kipling poète. C'est à cette préface que répond Orwell dans son propre essai intitulé également Rudyard Kipling ( en français/ analyse) paru en 1941.
         Les deux textes posent les mêmes questions : Kipling est-il un "vrai" poète, et si oui quel genre de poésie écrit-il ? Les réponses sont assez différentes, Orwell invente pour lui la catégorie du "bon mauvais poète", Eliot est également contraint d'inventer la différence entre vers (verse) et poésie (poetry) pour sortir du piège Kipling, c'est l'objet principal de la préface à son choix de "verse". Mais ni Eliot ni Orwell ne se risquent trop à définir en 1941 ce qu'est la poésie, et ce qu'est un poète.

       La question ne se pose guère en France où aucun recueil majeur n'a été traduit depuis un siècle, où quelques sélections ont paru confidentiellement dans les années 20 et 30, où la traduction en 49 du choix de T.S.Eliot, lui-même prix Nobel, a été tiré à 3000 exemplaires.
       Cette question est intéressante pourtant car elle recoupe les questions que la lecture de Kipling pose toujours tant il est difficile de le ranger dans une case commode et définitive.

      Le texte de T.S Eliot n'étant pas dans le domaine public, il m'a paru intéressant d'en faire un compte rendu précis. (compte rendu en cours d'écriture dont voici le début)

           Eliot ouvre son essai sur le constat que les poèmes de Kipling sont moins connus que le reste de son œuvre (en 1949). Il est rareselon lui de réussir à la fois dans la poésie et la prose d’imagination. « si je fais une exception dans le cas de Kipling, ce n’est pas parce que je crois  qu’il a réussi à effectuer ce partage avec succès mais parce que je crois que (..) ses vers et sa prose sont inséparables » ni conteur ni poète mais inventeur d’une forme mixe »(ibid. p.12)
         Les critiques considèrent ses poèmes comme secondaires et éludent la question «  —qui n’en est pas moins la question que tout le monde se pose— de savoir si les vers de Kipling sont réellement et dans la négative ce qu’ils sont. »(ibid)

Eliot part de ce qu’il considère comme la matrice de la poésie de Kipling : La ballad anglaise sous une forme moderne qui déconcerte la critique. « Il nous faut examiner ce que Kipling tentait de faire et ce qu’il ne tentait pas de faire. »(ibid.p13), ce qui conduit Eliot à préciser les griefs contre le Kipling poète :
« Nous nous attendons qu’il nous faille défendre un poète contre une accusation d’obscurité : nous avons à défendre Kipling contre l’accusation de lucidité excessive. »(ibid).
Il s’attend à des reproches sur « le manque de respect » ou une « attitude de raillerie envers l’intelligence du commun des hommes » et il doit le défendre contre l’accusation «d’être un  « journaliste » s’adressant uniquement aux émotions collectives les plus communes»
(ibid). Il s’attend à des attaques sur la piètre qualité des vers et doit le défendre contre « l’accusation d’avoir écrits des « bibelots tintants »  ( Isaïe 3,18 pour désigner les ornements et clochettes de cheville des « filles de Sion », référence à la sonorité considérée comme facile des vers de Kipling).
En bref, Kipling se situe dans la deuxième proposition du constat d’Eliot : «  les gens sont exaspérés par la poésie qu’ils ne comprennent pas, et méprisants à l’égard de la poésie qu’ils comprennent sans effort» (ibidem)

         Le deuxième reproche que rapporte Eliot est qu’il s’agit trop souvent d’une poésie « de circonstance », et politique. La circonstance oubliée, l’intérêt du poème disparait (1) . Le reproche sur le politique porte plutôt sur l’éventuel désaccord ou désintérêt du lecteur. Eliot cherche à privilégier le permanent par rapport à l’éphémère et invite à examiner « le contenu lui-même, l’attitude sociale et politique et son évolution »(ibid. p14).

(1) (Circonstance en général inconnue du lecteur français moderne)

Eliot écarte de sa sélection les juvenilia, pour lui les poèmes parus dans la presse après le retour de Kipling en Inde : une poésie légère pour la lecture légère du journal, « jeune homme de talent » pour le journalisme mais pas un futur poète, « ni par le sentiment ni par le rythme » (ibidem p.15) ils ne prétendent pas être de la poésie. Pourtant, Eliot relève les influences littéraires, les pastiches, la culture, l’environnement familial propice, ses modèles : Swinburne mais surtout Browning.

          Le premier argument d’Eliot est que la poésie est dans « l’intention », et que ce n’est pas l’intention de Kipling. Une partie de son œuvre relèverait de la « ballade anglaise » dont on peut trouver un équivalent dans les romans de chevalerie mais que Walter Scott a remis à la mode. L’intention première de la ballade est le récit, la forme poétique devant le servir : vers courts, répétitions, refrains, sans complications qui nuiraient à la compréhension. Ce n’est qu’en accédant à un stade supérieur de culture que la poésie devient virtusose ( ibid p.18). La ballade n’est pas une étape, plutôt un genre qui persiste et évolue, même si elle paraît peu adaptée à la société « moderne » pour Eliot.
Kipling revivifie la ballade en utilisant la forme moderne du music-hall et écrit des ballades contemporaines. Si Eliot réfute l’idée d’une réception "sociale", il définit deux auditoires : celui capable de « l’attention à la ballade » et un autre plus réduit qui ajoute l’attention «  à des formes plus hardies de poésie »(ibid.p19).
L’intention de Kipling serait donc «  de ne faire passer dans l’esprit des simples  rien de plus qu’il n’en peut être appréhendé dans une seule lecture ou audition »(ibid. p.20). Cette « simplicité de but » est servi par un « talent accompli » pour «  les mots, les tournures et le rythme »(ibidem.) mais aussi pour varier la forme en fonction du propos. Eliot prend l’exemple de Danny Deever ( La pendaison d’un soldat meurtrier devant son régiment sous la forme des ballades  questions /réponses ) pour montrer comment la forme poétique et ses rythmes servent le poème : «  Le retour régulier des mêmes fins de vers, qui gagnent énormément par la rime imparfaite ( parade et said), donne le sentiment de la marche au pas et le mouvement d’hommes en formation disciplinée, en une unité de mouvement qui rehausse l’horreur de la circonstance et la nausée qui saisit les hommes en tant qu’individus ; et l’allure légèrement accélérée des derniers vers marque  le changement dans le mouvement et dans la musique. » (ibid.p. 20-21) (2)

(2) (Il est intéressant de voir que cette.analyse de l’adéquation de la forme poétique au sujet pour provoquer une réaction du lecteur, entraine une note désapprobatrice du traducteur Jules Castier qui note, à juste titre que ce n’est pas traduisible, mais considère qu’il s’agit de « finesses » «  subjectives et discutables » (ibid.p.21), lui qui défend par ailleurs une traduction poétique qui respecte la versification française).

Eliot invite le lecteur à entrer dans l’œuvre de kipling par ses ballades, et leur diversité. Il désamorce un premier reproche sur cette diversité, signe « d’une virtuosité suspecte sans unité »(ibid. p.23). Il défend une cohérence de l’œuvre de Kipling. « Une unité d’un genre fort compliqué » (ibid). Danny Deever atteint «  d’une façon ou d’une autre à l’intensité de la poésie » (ibid) et il serait inutile de chercher une ligne de démarcation.
Dans d’autres poèmes, il est plus difficile de trouver «  l’élément poésie ». Eliot compare deux poèmes liés : McAndrew Hymn et The Mary Gloster. «  Si McAndrew est le plus mémorable des deux, ce n’est pas parce que Kipling est mieux inspiré par le contemplation du succès de l échec que par celle de la faillite du succès, mais parce qu’il y a plus de poésie dans le sujet même. C’est Mc Andrew qui crée la poésie de la vapeur, et c’est Kipling qui crée la poésie de Mc Andrew » (ibid p.24)

        « Kipling à l’art des mots »(ibid.). Eliot défend Kipling ; il veut bien dire « le métier du grand poète peut parfois lui faire défaut » (ibid p.25) mais «  il écrit de manière transparente, de sorte que notre attention est dirigée sur l’objet et non sur le moyen d’expression » (ibid.p.26) ce qui semble nourrir le reproche de l’époque sur Kipling «baladin » doué et non véritable poète dont on cherche vainement le thème, le dessin/dessein et même la nécessité vitale, « ( ibid.) la contrainte d’écrire qu’Eliot ne parvient pas à discerner .(3)

(3) Il faudrait sans doute ici interroger davantage ce que c’est d’être un poète pour T.S.Eliot, que de se demander si Kipling en est vraiment un. Eliot ne voit pas la « contrainte d’écrire » de Kipling car il "évite" de regarder là où il pourrait la trouver, comme la plupart des commentateurs de Kipling, même bienveillants.
       
           Sans vraiment conclure, mais je suppose en ayant répondu aux critiques de l’époque, Eliot passe à l’autre catégorie des poèmes, ceux « suscités par les évènements du jour ou qui les commentent » (ibid. p.27) pour reconnaître le don de Kipling pour l’exercice. Il donne l’exemple de Gehazi dont la référence aux scandales Marconi peut être oubliée ou ignorée, mais constitue une pièce d’éloquence.Kipling serait également doué pour le cantique (Recessional, auquel s’ajoute un don prophétique) et l’épigramme ( Epitaphs of the War).
A suivre..

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