(page en cours d'écriture)
À quelqu'un qui disait que le dernier vers de If— sonnait faux, Churchill répondit qu'il suffisait de le changer en "You'll be God my man" ( KJ, December 1982 p. 20)
2e partie : les références.
(lien vers la première partie)
Il existe plusieurs pistes sur "l'origine" de If—, que je vais tenter de suivre dans l'ordre qui me paraît le plus logique. Mais la pistologie étant une science assez neuve, il faut retenir en préambule :
— La piste peut être laissée pour tromper et constituer un leurre ;
— la piste la plus fraîche masque les plus anciennes, parfois plus utiles ;
— les "fausses pistes" disent aussi quelque chose ;
— l'absence de piste est une piste ;
— si la piste passe par ici, elle repassera par là ;
— la piste n'est pertinente que dans la "scène de pistes" à laquelle elle appartient obligatoirement ;
— la piste est un système de signes et entre dans le domaine de la sémiologie ;
— Une piste dit autant de choses sur le pisteur que sur le pisté.
— La Piste Kipling (Tu seras Kipling mon fils)
La première piste est ouverte par Kipling lui-même dans son autobiographie posthume : Something of Myself: For My Friends Known and Unknown, London, Macmillan and Co, 1937. ( les extraits donnés ici renvoient à la pagination de cette édition, les autres informations proviennent majoritairement du Journal de la Kipling Society).
Je traduis l’extrait en essayant de conserver le ton et l’humour, essentiels à mon avis : « J’avais donc bourré le livre d’allégories et d’allusions, et de références vérifiées, jusqu’à ce que mon vieux Chef *eût presque pu être content de moi ; j’y avais mis trois ou quatre séries de vers vraiment réussies ; le squelette d’un roman historique entier, à habiller pour qui voudrait s’en charger ; et j’y avais même glissé un cryptogramme, dont je crains fort d’avoir complètement oublié la clef. Ce fut follement amusant ( a glorious fun) ; et je savais que cela devait être très bon ou très mauvais, car la série s’éteignit d’elle-même, exactement comme Kim l’avait fait. »(p.191)(*allusion probable à son ancien métier de journaliste)
Une lettre de Kipling à Lucas White de 1910 précise qu’il avait introduit « anagrams et cryptograms » dans Rewards and Fairies.
Les anagrammes et cryptogrammes ont été recherchés, en particulier dans If—, sans succès à ce jour, mais cet aveu de l’oubli de la clef me fait douter qu’elle existe, le procédé serait alors proche du « trésor » laissé par le laboureur à ses enfants dans la fable de La Fontaine. De même que ce « squelette » de roman abandonné « à qui voudrait s’en charger » qui peut désigner plusieurs contes du recueil, et en particulier celui de Pharaoh Lee, paraît bien désinvolte. Les « éclaircissements » de Kipling paraissent relever du jeu, de l'invitation à une relecture à la recherche d'un sens caché, sur la piste du "plus hault sens" que Rabelais demandait à son lecteur de rechercher dans le prologue de Gargantua en dépassant le sens littéral :
« Et posé le cas, qu’au sens literal vous trouvez matières assez joyeuses et bien correspondentes au nom, toutesfois pas demourer là ne fault, comme au chant des Sirenes : ains à plus hault sens interpreter ce que par adventure cuidiez dict en gayeté de cueur. »
(La Vie très horrificque du grand Gargantua, père de Pantagruel, Prologue, 1534).
Si j’insiste, c’est que la « révélation » du nom du modèle de l’Homme de If— suit immédiatement, et sur le même ton ironique :
" Parmi les vers de Rewards figurait une série intitulée « If— », qui s’échappa du livre et, pendant un temps, courut le monde. Ils étaient tirés du caractère de Jameson et contenaient des conseils de perfection qu’il est fort facile de donner. Une fois lancés, la mécanisation de l’époque les fit boule de neige d’une manière qui me stupéfia. Les écoles, et les établissements où l’on enseigne, les prirent pour la Jeunesse souffrante — ce qui ne me valut rien de bon auprès des Jeunes lorsque je les rencontrai plus tard. (« Pourquoi avez-vous écrit ces trucs-là ? J’ai dû les recopier deux fois en retenue. »)
On les imprima sous forme de cartes à suspendre dans les bureaux et les chambres à coucher ; on les illumina typographiquement et on les mit en anthologies jusqu’à satiété. »(ibid.)
Something of Myself est dans cet extrait un chef d’œuvre d’understatment, cette politesse anglaise qui mélange 1/3 de litote, 1/3 d’ironie, 1/3 d’euphémisme et 1/3 de déception ( oui je sais, ça ne tombe pas juste) dont Kipling imagine l’origine dans The English Way, et qui désespère même la Mort.
J’en retiens deux éléments : les vers de If— sont inspirés du caractère de Jameson (drown from Jameson’s Character) et contiennent des conseils de perfection qu’il est fort facile de donner ( most easy to give), et qu'il serait donc beaucoup moins facile de suivre...
Cette justification plus de vingt ans après la publication de If—, et dans un environnement aussi moqueur n’invalide pas cette piste, que je vais suivre en premier, mais invite à ne pas s’en contenter, ni sur l’identité de l'inspirateur, ni sur la "légèreté" des conseils donnés.
— La piste Jameson : (Tu seras un administrateur colonial britannique mon fils)
Cette piste n'éclairera guère le lecteur francais, en général peu familier de la guerre des Boers, en Afrique du Sud, pour laquelle Kipling s'est tant investi et qui contribua à sa mise à l'écart en Angleterre. On va voir que ce premier modèle ou source d'inspiration conduit à corriger l'idée qu'on a pu se faire du poème en le replaçant dans son contexte idéologique.
Le Docteur Leander Starr Jameson (1853–1917), ami de Kipling et de Cecil Rhodes, autre figure majeure (voir The Burial), est l'un des acteurs de l’expansion britannique en Afrique du Sud. Il est en particulier connu pour avoir monté une opération militaire désastreuse, le Jameson Raid de 1895 au Transvaal. Il fut condamné et fit brièvement de la prison. Il fut ensuite Premier ministre de la colonie du Cap de 1904 à 1908.
Jameson incarne incontestablement l'homme "fort" qu'admire Kipling, à la fois intellectuel et aventurier, homme de pouvoir et d'action avec ce "magnétisme" mystérieux qui séduit, capable de tout tenter et de tout perdre, fidèle à lui-même et à ses amis dans l'adversité. Selon Stephen Bertman, les lettres de Kipling témoignent de cette admiration pour "The noblest Roman of them all", de son magnétisme personnel, et suggèrent que le Raid inspire largement le poème mystico-guerrier : Hymn Before Action dont If— pourrait constituer un After sublimé.
On sait que Jameson se trouvait chez Kipling en octobre 1909, et que If— a été écrit dans les six mois après cette visite. (KJ 287/KJ224).
L'influence du personnage de Jameson n'est pas douteuse, et la vision "romantique" de Kipling sur son raid hasardeux relevée par la critique ( KJ245, p.28) très probable, sans doute en particulier à cause de son échec.
En 1910, Kipling est un poète célèbre, habile, qui sait l’effet qu’il peut produire et comment y parvenir. En choisissant de désigner Jameson comme modèle "officiel" cinq ans avant le début de la Grande Guerre qu’il a anticipée et annoncée, il donne une charge idéologique qui inspire les valeurs présentées dans ce poème "éducatif". Ces valeurs dépendent de l'effort individuel, de la difficulté, voire de l’impossibilité de parvenir à concilier des antagonismes. C'est cette lecture que fait A. Chevrillon en 1920 : " Si… C’est l’exact et rigoureux formulaire, dans la langue la plus nue, des lois qu’un homme doit s’imposer pour être fort contre le monde et contre lui-même " (op.cit. If— première partie).
Jameson est un « premier » niveau de lecture impérialiste : former non pas l’ humanité, mais les hommes qui prétendent conduire l’humanité. Ce traité d'éducation d'un chef a la subtilité de présenter le fait d'être un Homme, non comme un pouvoir mais comme une terrible responsabilité, un véritable sacrifice de soi. Celui qui parle dans If— n’est pas un être aimable et mesuré, mais un Homme, Blanc, Britannique, Impérialiste, Colonisateur, Patriarcal, idéalement dans l’action même en échouant, surtout en échouant ( If— me paraît moins un programme de réussite qu'une gestion de l'échec) Jameson en fournit la figure identifiable.
Dans cette perspective, le poème de Kipling n’est pas universaliste, ou alors au sens de l'universalité anglaise du Kipling des Sept mers et des Cinq Nations. Il s'adresse en 1910 aux fils qui recevront cet héritage des pères, et il ne leur cache pas que c'est un fardeau.
Il n’est donc pas inutile de se souvenir que ce poème considéré aujourd'hui comme "éducatif", "inspirant", "mesuré", "exemplaire" est un texte relevant de l'idéologie de l'époque, dont Jameson est l'incarnation, à destination des héritiers de l'Empire en vue de leur fournir une éthique, on ne le remarque peut-être pas assez, sans référence explicite à la religion.
— Les pistes Pharaoh Lee : ( Tu seras deux chefs indiens mon fils)
If— est au centre d'un dispositif prose/poésie qui réunit quatre poèmes et deux nouvelles dont le fil conducteur est le personnage de Pharaoh Lee.
Philadelphia ( poème)
Brother Square-Toes (nouvelle)
If—(poème)
A St. Helena Lullaby.(poème)
A Priest in Spite of Himself (nouvelle)
Poor Honest men (poème)
Cet ensemble est l'écrin originel de If—, suffisamment bien construit pour coexister avec la piste Jameson. Le personnage de Washington coche toutes les cases de If— et le poème a été fait pour lui, ou plus sûrement, il a été décrit pour incarner l'Homme de If—. Et il n'est pas le seul, les deux nouvelles débordent de candidats. Le pharmacien morave, les chefs indiens, Talleyrand, Napoléon et Pharaoh Lee réalisent aussi la plupart des si pour devenir l'Homme Kiplingien, ou s'en approcher assez pour servir de contre-modèle (Napoléon...). Le Kipling écrivain ayant pris le pas sur le Kipling politicien, les pistes du récit sont fécondes...
Il est de bonne tradition critique d'assurer qu'un recueil vaut autant pour sa composition que pour les pièces qui le composent, c'est souvent plus difficile à démontrer. Ce n'est pas le cas pour la composition dans laquelle se trouve If— dont les pièces s'emboitent parfaitement. Plus généralement, la critique (T.S. Eliot en particulier) reconnaît l'efficacité de son système "mixte" prose/poésie, et la richesse de leur complémentarité dont je ne suis pas sûr que l'inventaire ait été fait. Il me paraît donc nécessaire de lire les poèmes et d'étudier leur place dans le dispositif avant d'analyser les récits.
Philadelphia (en anglais).
Il me semble qu'on a peu remarqué que le poème qui ouvre le dispositif est également un poème construit sur une anaphore conditionnelle en SI :
If you're off…
You mustn't…
If you're off…
You mustn't…
If you're off…
You must…
If you're off…
And wish…
C' est un poème d'exposition au sens théâtral, mais une exposition paradoxale : les personnages présentés, les lieux repérables, les temps évoqués n'existent plus. L'ordre d'apparition des personnages est une piste énigmatique. Dans la ville historique de la déclaration d'indépendance, le premier à être évoqué n'est pas Washington mais l'inattendu Talleyrand, puis le pharmacien morave, Toby Harte, Washington sous le surnom de " Father of this country" et le chef indien Red Jacket ; tous personnages historiques, tous peu ou prou "Hommes" dont If— dresse le portrait, tous également disparus. Seule reste la nature qui, à cette époque, reste inchangée, "immortelle", comme indifférente aux hommes et à leurs histoires :
"Les choses qui vraiment demeurent quand les hommes et les temps ont passé,
tout cela est encore en Pennsylvanie ce matin !"
C'est donc également une anaphore en Si... qui rythme la progression déceptive dans ce monde disparu qui semble s'effriter à mesure que le narrateur nous décrit l'impossibilité de trouver trace du monde qu'il va décrire dans Brother Square-Toes.
Si un "Père", Washington, est bien évoqué, Kipling prévient en ouverture que le chemin n'est plus possible à retrouver.
A St Helena Lullaby (en anglais). Au centre du dispositif, St Helena Lullaby est un "sister poem" un peu oublié de If—. Un lecteur français se demandera ce que Napoléon vient faire là, mais sans doute pas un lecteur anglais. Si l'Empereur est presque entièrement sorti de "récit national" français, pour des raisons qu'il serait intéressant d'analyser ailleurs, il reste outre-Manche une grille de lecture commune de la France et de son histoire. Mais surtout il est lié au personnage de Talleyrand et propose une possibilité de l'Homme de If— que Napoléon aurait pu être ; il figure dans le tiercé des "trois hommes seulement dans ce monde qui sont tout à fait à part" selon Pharaoh.
St Helena Lullaby est un poème formellement très intéressant, inspiré de la comptine How Many Miles to Babylon, que Kipling détourne vers par vers. Kipling utilise souvent les comptines et autres chansons de nursery, en général pour les tordre et leur donner un sens nouveau sous une apparence innocence (Cf. Baa Baa Black Sheep, par exemple dans Gentlemen-Rankers)
La critique relève l'évocation du destin de Napoléon mais, à ma connaissance laisse de côté la forme du dialogue entre une mère et son fils qui peut être lu en double inversé du monologue père-fils de If—
La conclusion en est fort différente :
"Tu seras un Homme, mon fils ! "=> "Mon enfant, repose en paix !"
"Child, lie still" dans le contexte de la dernière strophe, fais clairement référence à la mort : "the Gate of Heaven's Grace".
L'itinéraire de Napoléon. est retracé dans un dialogue mère/enfant de l'enfance à la mort à travers les étapes de la carrière de l'Empereur jusqu'à Waterloo et Sainte-Hélène. Les questions/réponses conduisent l'enfant qui joue à l'adulte redevenu enfant au moment de mourir. C'est la mère et non le père qui conseille, et fait entendre, loin des si... terribles à réaliser, la sagesse des proverbes adaptés à chaque étape, et qui paraîssent terriblement prophétiques.
Cette lecture maternelle, présente de la naissance à la mort, comme Marie, fait entendre un contrepoint à la lecture "patriarcale" de If—. Elle n'a semble-t-il pas été faite. Il est pourtant rare que Kipling parle d'une seule voix, même à l'intérieur d'un même texte, et il y en a plusieurs autour d'If—
Poor Honest Men clôt le dispositif en racontant l'itinéraire du tabac de la Virgine à l'Angleterre en temps de guerre par les Poor Honest men : les contrebandiers. Kipling nous reconduit auprès de Dan, Una et Puck et leur rencontre du moment.
C'est donc sur le personnage de Pharaoh Lee, gitan des mers, absent du poème mais qui a déjà raconté les péripéties des siens , que se termine If—. La morale a également déjà été dite par les indiens : peu importe qui fait la guerre, et sous quels chefs, les pauvres gens en sont les premières et principales victimes. Les indiens, les matelots capturés en mers ou enrôlés de force à terre ( la presse) et les contrebandiers qui entemps de guerre font simplement du commerce par d'autres moyens.
Là-aussi, l'étude de l'ensemble du dispositif permet de mieux comprendre les sens du poème qui s'en est "échappé". Si If— laisse entendre la voix des "forts", son auteur est aussi celui qui a fait entendre la voix des faibles, dans les deux sens du term : ce qu'ils ont à dire, et leur manière " vulgaire" de le dire, comme dans les Barrack Room Ballads, comme Pharaoh Lee, qui a tant de points communs avec Kipling.
— La Piste Washington : (Tu seras un grand chef blanc mon fils).
La piste est avérée et la critique a analysé la correspondance du portrait entre l'Homme de If— et le Père de la Nation. Si Kipling n'avait pas ouvert la piste posthume Jameson, il serait entendu qu'il parlait de Washington. Je n'entreprendrai pas le comparatif complet, il l'est, mais ne retiendrai que le moment de sa vie que Kipling choisit d'illustrer. 1793, la France souhaiterait que les États-Unis entrent en guerre contre l'Angleterre, les américains souhaitent aussi affronter de nouveau l'ancien colonisateur. Washington, sachant qu'il n'a pas la force militaire refuse malgré les pressions, illustrant par sa fermeté lucide, raisonnable, solitaire, courageuse, maitrisée la majorité des préceptes de If— non par l'action, dont on le sait capable, il l'a amplement montré, mais par son refus, plaçant le courage moral (ou politique) au dessus-du courage physique ( et pourtant son effigie brûle autour de lui) Washinghton réalise cet idéal de l'homme forgé par les combats qui sait de ne pas en commencer d'inutiles pour de mauvaises raisons. C'est exactement le contraire du raid Jameson.
Kipling renforce le portrait par la présence de deux chefs indiens, à la fois initiateurs et héritiers du grand homme à qu'ils ont appris à être "un Homme" à l'indienne. Washington réalise avec eux un des préceptes les plus énigmatiques de If— à cause de l'interprétation de Maurois :
"Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;"
qui transcrit :
"Si chacun pour toi compte, mais nul ne compte trop" ( traduction de J.C Amalric dans la Pléiade).
La transposition relève de l'injonction contradictoire en introduisant une confusion des territoires de l'amour, de l'amitié et de la fraternité ( territoires très instables chez Kipling) et une limite qui les dénature aussitôt. La version originale est bien plus intéressante : Washinghton règle un problème complexe, écouter tout le monde, prendre une décision juste et sans orgueil, qui dépasse les intérêts de chacun pour le bien de tous. Les indiens veulent juste savoir s'il y aura la guerre, peu importe laquelle, peu importe les belligérants puisqu'ils savent qu'ils seront perdants. Les indiens comptent pour Washinghton mais sa décision n'est pas prise pour eux, ni pour les Anglais, les Français ni même pour les Américains mais parce qu'elle est juste.
Si Jameson représente la réalisation idéologique de l'Homme de If—, Washington en est la représentation historique.
La piste Talleyrand ( Tu seras un Diable boiteux mon fils)
Kipling est un habile "constructeur" de récit, spécialement dans la forme brève.
Dans la nouvelle A Priest in Spite of Himself, Whashington traverse à cheval une foule hostile, voire violente. Veste-Rouge, un des chefs indiens marche à côté et lui demande avec le pouvoir performatif qui caractérise leurs paroles : "Mon frère sait-il qu'il n'est pas facile d'être un chef ?" Au moment où "Grandes-Mains"fait signe qu'il le sait, un tumulte en arrière plan évoque une "bousculade" pendant laquelle la foule en colère s'en prend à quelqu'un qui n'a pas hué Washington. Ce "figurant" malmené qui ne cède pas à la foule, qu'on découvre à moitié lynché, c'est Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1734-1838) qui fait son entrée.
On peut s'étonner de sa présence dans une nouvelle de Kipling, qui plus est comme candidat à l'incarnation de l'Homme de If—.
Pour Chateaubriand, il est "le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe, se traîne et disparaît. ". Napoléon est plus direct : "Vous êtes un voleur, un lâche, un homme sans foi; vous ne croyiez pas à Dieu; vous avez, toute votre vie, manqué à tous vos devoirs, vous avez trompé, trahi tout le monde; il n'y a pour vous rien de sacré; vous vendriez votre père" pour conclure selon la légende :
" Vous êtes de la merde dans un bas de soie. ". Pour Lamartine : «Courtisan du Destin [...] Il servait les forts, il méprisait les maladroits, il abandonnait les malheureux. » Ce Prêtre malgré lui est également surnommé Le diable boiteux à cause de son pied bot.
Pour les "Emigrés" français qui le connaissent trop bien, le méprisent et le craignent, il est un "fieffé coquin", le "Père de tout-à-tous" (surnom anachronique pour souligner la longévité politique exceptionnelle de Talleyrand)
Pourtant Talleyrand est le vai personnage principal du dispositif de If—, présent dès le premier poème et centre de la deuxième nouvelle.
Kipling s'amuse : le personnage est identifié comme Monsieur Péringuey, déformation anglaise de la prononciation d'une partie du nom de Talleyrand Périgord, que le bilingue Pharaoh Lee qualifie aussitôt de Proper rogue, soit un fieffé coquin ou un vrai gredin selon l'intensité qu'on prête à l'expression.
Pourquoi donc Talleyrand ?
D'abord parce qu'il peut répondre à tous les critères de If—
La fonction de contre-modèle opposé à Washington parait tentante : le mauvais chef, ou plus exactement ce que lit Veste-rouge à visage ouvert en observant Talleyrand jouant seul aux dés, sa main droite contre sa main gauche : "He is bad [...] But he is a great chief.”, Il précise plus loin : "He is as bad as Big Hand is good, but he is not as strong as Big Hand"
La vérité sortant toujours de la bouche des Indiens dans ces nouvelles de Kipling, acceptons-là. On peut alors interroger à nouveau le dispositif de If— et l'Homme décrit. On suppose peut-être rapidement que l'Homme Parfait donné un exemple au fils est un grand homme, ou un brave homme, ou un grand homme, ou un homme un vrai, alors que Kipling parle plus souvent de l'homme "strong", l'homme "fort", beaucoup plus ambigu. Il s'agit moins de célébrer sa force que de la contenir.
Red Jacket utilise sans doute la formule clé : "is a foeman worthy of his steel". Or le motif du "digne ennemi" est un thème récurrent et j'oserais dire obsédant de Kipling qui n'apparaît pas ici par hasard ( cette piste demanderait un développement qui prendrait trop de place, voir le même motif dans The Ballad of East and West ,France The Captive, Fuzzy-Wuzzy , The Ballad of Boh da Thone)
Le portrait de Talleyrand est donc ambigu dans la première partie de la nouvelle, tour à tour charmeur et menaçant, affable et brutal, menteur et chevaleresque. Ce double statut est imagé par Kipling dans cette étonnante partie de dé que sa main droite joue contre sa main gauche et qu'il regarde avec une expression dans laquelle Red Jacket reconnait la " war-face", sans doute le véritable visage de Talleyrand. Il met en œuvre toutes les stratégies pour obtenir l'information qui lui permettra de retourner en France, quittée honteusement, en position de force.
Face à Pharao Lee, il utilise la flatterie, la corruption , la colère, la menace de mort, mais devant la "dignité" de Pharaoh, il lui laissera, alors que plus rien ne l'y oblige, la somme promise.
( à suivre)
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