Si… (1910)
S'il n'y avait pas les « si » —
(Ces « si » pratiques et pestilentiels)
Je ferais mes valises et partirais
A bord du vaillant P&O
At the end of the year (1883) poème non publié de Kipling
Le sujet étant très vaste, inépuisable, cet article reste en construction et sera publié en deux parties.
La présentation est différente des autres pages de ce site.
L’article et les analyses de Françoise Morvan ont été très précieux et je l’en remercie.
If— est LE poème de Kipling. Le plus célèbre, le plus commenté, le plus traduit, ce qui en général n'en facilite pas la compréhension.
Je ne rajouterai donc pas ma « traduction », ni ne proposerai une présentation exhaustive des traductions existantes comme j’essaie de le faire pour les autres poèmes.
If— fait partie de ces poèmes qui échappent à leur auteur : « wich escaped from the book and for a while ran about the world » p.146 (les références de cet article renvoient à l’autobiographie posthume de Kipling : Something of Myself, Macmillan.1937), et qui échappent également aux traducteurs. Il concentre toutes les difficultés que posent une traduction de poème : une structure poétique signifiante, une langue plutôt simple, des sens et des lectures infinies, la tension entre l'individu et l'universel, entre l'anecdote biographique et la "nature humaine", entre l'histoire et l'Histoire, entre la promesse et/ou la malédiction d'être un homme, mon fils.
L'article se présente ainsi :
Première Partie :
— Publication : l'évasion de If— ;
— traductions : d’André Chevrillon, d’Antoinette Soulas, de Jules Castier, de Françoise Morvan (via son site) ; l'original en anglais ;
— « Un cas d’école » de Françoise Morvan, traductrice de Si...( Seghers, 2018) ;
— liste définitivement provisoire des versions françaises de If—.
Deuxième partie
— références : Sur la piste de If—
Première partie
Publication :
If— n’est pas un texte isolé. Kipling est l’inventeur d’une combinaison prose/poésie originale dont il utilise les nombreux effets qui dépassent la simple «illustration ». La date d’écriture du poème n’est pas connue, il paraît en 1910 dans le deuxième recueil du "cycle" de Puck : Rewards and Fairies dans lequel Kipling paraît au sommet de son art, à la fois dans ses récits, ses poèmes, leur articulation et la composition générale du recueil.
Le poème est situé entre deux nouvelles consacrées aux aventures de Paraoh Lee, contrebandier anglo-franco-gitan qui est recueilli à Philadelphie par une secte protestante (les moraves dont il porte le costume, en particulier les chaussures aux bouts carrés qui donnent le titre à la nouvelle Brother Squaretoes). Cette nouvelle et la suivante , A Priest in Spite of Himself, se déroulent en 1793. Pharao Lee rencontre un pharmacien morave, deux chefs indiens, George Washington, Talleyrand et Napoléon entre les côtes du Sussex, Philadelphie et Paris. Tous ces personnages peuvent à des degrés divers illustrer ou inspirer If— avec en étonnant outsider Talleyrand, le prêtre magré lui, dont le personnage envahit petit à petit les deux nouvelles.
If— occupe une place centrale dans le dispositif poème/récit :
Philadelphia / Brother Squaretoes / If—/ A St Helena Lullaby / A Priest in spite of Himself/ Poor Honest Men
Les quatre poèmes tissent leurs liens avec leurs textes, et si If— est rapidement isolé de son contexte pour vivre une vie autonome, il n’en reste pas moins parfaitement intégré à l’histoire de Pharao Lee ; et peut-être y serait-il resté sans le dernier vers...
2. Traductions :
Il serait inutile de tenter pour ce poème de donner les nombreuses traductions disponibles sans en faire une analyse précise portant sur les choix de traduction, et les sens qui en découlent. Ce n’est pas mon intention pour le moment.
Il serait je pense également inutile de recopier l’adaptation la plus célèbre d’André Maurois, qui en a assuré le succès en France et qu’on trouve facilement. Je donnerai en fin de cette partie la liste la plus complète possible des traductions.
J’ai choisi d’en présenter quatre, ou plutôt cinq , ce qui me paraît bien assez pour approcher les choix de traduction et les interprétations qui en découlent. L'intérêt est que ces quatres propositions sont accompagnées d'une explication soit sur le sens, soit sur les intentions de traduction par les traducteurs eux-mêmes : André Chevrillon, Antoinette Soulas, Jules Castier et Françoise Morvan. La cinquième, d'Antonin Besse, est un peu particulière mais illustre bien la fascination que peut exercer If— et faire de sa traduction une quête initiatique.
— André Chevrillon (voir sa page pour un compte-rendu plus précis)
Il est l’auteur du premier essai d’envergure sur la poésie de Kipling (« La Poésie de Rudyard Kipling », Revue des Deux Mondes, 6e période, tome 57, 1920, pp. 69-101,1920). Deuxième traducteur après Maurois, il valorise le poète de la volonté et de l’action, de l’expression de l’âme britannique. Il illustre bien ce premier niveau de lecture « anglais » de maîtrise de soi et de ses émotions qu’on peut appeler "stoïcisme victorien", "flegme britannique", self control, stiff upper lip, ( mais aussi au delà de If—, understatment. et humour anglais dont Kipling imagine l’origine dans le poème : The English Way).
Pour Chevrillon, If— dessine le portait de l’homme « fort » cher à Kipling, et dont il ne relève pas spontanément les ambiguités.
« Connaissance de soi, respect de soi, maîtrise de soi, rien d’autre n’élève la vie à la puissance souveraine, » avait dit Tennyson, en des vers que tous les écoliers de son pays apprennent par cœur. Des trois mots, le dernier, self control, est le plus anglais. Et devant le travail précis, patient et bien accordé de ses machines, c’est presque le même impératif que nous a répété Mac-Andrew (1) : « Loi, Ordre, Devoir, Surveillance de soi, Obéissance, Discipline ! » Ce que doit être, selon Kipling, cette volontaire obéissance, combien stricte il conçoit cette discipline, il faut, pour le comprendre, lire tout le poème qu’il intitule de ce simple petit mot : Si… C’est l’exact et rigoureux formulaire, dans la langue la plus nue, des lois qu’un homme doit s’imposer pour être fort contre le monde et contre lui-même » (Ibid.p. 85-86) (1) McAndrew's Hymn)
Il nuance néanmoins cette dernière déclaration : « Une telle perfection est rare. Voyons-y l’une de ces limites à quoi l’on peut tendre toujours sans y atteindre jamais. Mais c’est la tendance, la direction de l’effort, qui nous intéresse ici, car l’une des deux grandes idées de la culture qui a régné en Angleterre, l’individualiste, s’y manifeste. L’effort doit porter d’abord sur nous-mêmes, pour nous soumettre à nous-mêmes. Se dominer, se diriger, être un homme, maître et responsable de soi »(ibid)
Les « Lois » deviennent des idéaux « des limites à quoi l’on peut tendre toujours sans y atteindre jamais. « être fort contre soi-même » devient « nous soumettre à nous mêmes ».
Cette hésitation entre lecture "impérialiste" de domination et accomplissement de soi sacrificiel explique sans doute que ce poème puisse continuer de fasciner et susciter des lectures très divergentes allant de la quête de résilience au programme de formation pour managers-tueurs.
Dans son essai, Chevrillon propose de très bonnes traductions intégrées à son propos mais sans respecter la présentation ni la forme poétique, une sorte de version de travail que je reproduis ici:
Si tu sais garder ta tête quand chacun autour de toi — perd la sienne et t’en jette le reproche, — si tu peux te lier à toi même, quand tous les hommes doutent de toi, — mais si tu sais tenir compte de leur doute ; — si tu peux attendre sans te lasser d’attendre, si tu ne mens pas quand on t’attaque par des mensonges, — et quand on te hait si tu ne hais pas ; — si pourtant tu n’as pas la mine trop vertueuse, — si tu n’as pas l’air d’en trop savoir ;
Si tu peux rêver, et ne pas faire du rêve ton maître, — si tu peux penser, et ne pas faire de la pensée ton but, — si rencontrant le Triomphe ou le Désastre, — tu peux traiter également ces deux imposteurs ; — si tu peux supporter d’entendre la vérité que tu as dite — faussée par des coquins qui en font un piège pour des imbéciles, — si tu peux voir briser les choses auxquelles tu as donné ta vie, — et puis te baisser pour les reconstruire avec des outils ébréchés : Si tu peux mettre en un tas tous tes gains — pour les risquer d’un coup de pile ou face, — perdre et puis repartir de ton commencement — sans jamais souffler mot de ta perte ; — si tu peux contraindre ton cœur, tes nerfs, tes muscles — à te servir longtemps après que leur force est tombée, — et ainsi persévérer quand il n’y a plus rien en toi, — sauf le vouloir qui commande : persévère !
Si tu peux parler à des foules sans perdre ta virilité, — ou marcher avec des rois sans perdre le contact avec l’humanité commune, — — si nul ennemi, nul aimant ami ne peut te faire du mal, — si tous les hommes comptent avec toi, et si nul n’y est trop obligé ; — si tu peux remplir la minute sans pitié de soixante secondes de travail accompli : — alors la terre est tienne avec tout ce qu’elle porte, — et, ce qui est plus, tu seras un homme, mon fils ! »
§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§
— Antoinette Soulas (voir sa page pour un compte rendu plus précis)
Antoinette Soulas, Rudyard Kipling Poèmes, Denoël et Steele, 1935. Avec une préface d'André Maurois.
(Avec l’aimable autorisation de la famille Soulas, le texte n’étant pas dans le domaine public).
Il s’agit de la troisième traduction de If—, elle a le mérite d’être une tentative de retour au texte adoubée par André Maurois, d’être une traduction « de poète » en alexandrins de rimes croisées (sauf dans la dernière strophe), et d’être une version très peu connue. Mais surtout A.Soulas ajoute à ses traductions un Essai sur la traduction poétique intitulé Kipling Poète qui vaut manifeste en citant P. Valery : " la nécessité poétique est inséparable de la forme sensible"/"Mettre en prose un poème c'est tout simplement méconnaitre l'essence d'un art" (ibid.p18).
Entre le Poète et le Public se trouve un intermédiaire, le Traducteur ," qui vient lui aussi apporter le tribut de sa vision. Par le pouvoir de quelle mystérieuse alchimie rendra-t-il à celui qui l'écoute dans une langue étrangère la joie veloutée, intacte, d'une réelle qualité" poétique ?"(ibid.p19).
Pour Antoinette Soulas, la traduction poétique est plus complexe que celle de la prose et n'a jamais été considérée du point de vue de la technique. Elle insiste sur le fait que :" le Traducteur d'un poète doit-être avant tout un Poète" ( ibid.p.21). Il doit d'abord maitriser l'art de la "composition", que l'on parte du rythme, du dessein, du fait, des "illuminations fulgurantes" '(ibid. p22) puisque c'est un poète, tout cela est composé, suit un plan, la meilleure preuve dit A.Soulas est que "chaque chose est à sa place" (ibid). Le travail du traducteur est donc de suivre le Plan dans lequel "musique"( la poésie) et "dessein" ( le(s) sens) ont des droits égaux.
Ce "travail" profite au traducteur, il le met dans un état semblable à "l'inspiration" qui lui dictera après une dizaine d'esquisses, la onzième [qui] semblera presque se composer de lui-même et sans grande participation du traducteur" (ibid.)
Reste ce que A.Soulas nomme des "initiatives" c'est à dire des adaptations, par exemple pour If— le passage à l'alexandrin français, pourvu que le rythme "généreux, chargé de consonnes, ou le rythme tendre amolli de labiales [soit] toujours respecté" (ibid.p24)
La conclusion, qui peut paraître surprenante, rejoint celle de Pierre Jean Jouve, qui était déjà celle de Louis Fabulet, travaillant en collaboration avec les anglophones plus assurés Maud Kendall et R. d'Humières : "La parfaite connaissance de la langue ne me semble pas requise, Ce travail n'est pas une version"(ibid. p.24). Coquetterie sans doute, Antoinette Soulas semble maîtriser très bien l'anglais.
Antoinette Soulas décrit sa méthode : "il faut entendre le son du texte, puis le voir "et "par une succession d'images projetées souvent difficiles et nombreuses, réaliser " la plus parfaite image". Travail de poète avant tout"(ibid).
Pour elle, le sens est même secondaire dans la mesure où il est multiple et que Kipling lui-même au sujet du sens du poème Les fils de Martha aurait fourni une réponse des plus vagues. On verra d'ailleurs que Kipling, fidèle à sa ligne de conduite, ne s'aventure guère à donner le(s) sens de If—
SI
Si vous pouvez garder votre calme, quand tous
Perdent la tête, et vous imputent la déroute,
Si vous pouvez avoir humblement foi en vous
Malgré le Doute, mais en accueillant le Doute,
Si vous pouvez attendre, et n'en pas être las,
Vivre dans le Mensonge, et n'en pas faire usage,
Etre en butte à la Haine, et n'en pas faire cas,
Mais n'être cependant ni parfait ni trop sage.
Si vous pouvez rêver sans en être asservi
Et traiter la Pensée ainsi qu'une conquête,
Si d'un semblable front vous avez accueilli
Ces mêmes imposteurs, Triomphes et Défaites,
Si vous pouvez entendre un mot de vérité
Clamé par vous, et dénaturé par un lâche,
Si vous pouvez, devant l'édifice effondré
De votre Vie, vous relever, et "à la tâche ! «
Si vous pouvez, réunissant votre Destin,
En faire un lot, et le jouer à pile ou face,
Et le perdre, et pourtant vous trouver à la fin
Tel qu'au début, sans qu'il paraisse à la surface.
Si vous pouvez dompter votre sang jusqu'au bout
Et s'il vous sert, après que rien d'autre n’existe
En vous, sinon la Volonté, qui crie « Debout »,
Et qui ne permet pas qu'un être lui résiste.
Si vous pouvez parler au Peuple, et rester grand,
Marcher auprès des Rois et garder l'âme humaine,
Si nul ne peut troubler votre force sereine,
Amis ou ennemis, égaux au même rang,
Si vous pouvez remplir la minute féconde
De travaux généreux, dignes d'être accomplis,
La Terre est vôtre, avec tous les trésors du Monde,
Et, qui plus est, Vous serez un Homme, Mon Fils.
©Soulas
§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§
— Jules Castier, (voir sa page pour un compte rendu plus précis)
Castier est le plus prolixe des traducteurs des poèmes de Kipling, même si de son propre aveu ses traductions sont restées confidentielles.
Dans son avant-propos aux poèmes choisis par T.S Eliot paru en 1949, mais c’était déjà sa position pour sa traduction de 1920 des Sept mers et des Cinq nations, J. Castier revendique également une traduction de poète :
"Le contenu de ces poèmes, on le connaît d'ailleurs, en grande partie, car il ne diffère guère de celui des contes; mais la forme, rythmée, martelée, richement rimée (presque toujours), chantante, ailée, la forme, on ne la connaît pas, pour l'excellente raison que, si tant est que quelques-uns de ces vers aient été traduits, ils l'ont été à peu près uniquement en prose, ce qui a eu impitoyablement pour effet de leur enlever tout ce qui en constitue le caractère propre, de leur rogner les ailes, - c'est-à-dire de les diminuer de moitié ou des trois quarts, de les émasculer, ces vers d'une virilité si puissante. C'est pourquoi une traduction en vers (au moins approximatifs : il ne saurait s'agir ici d'une régularité parnassienne!) m'a paru s'imposer, et c'est pourquoi, depuis quarante ans, j'ai rêvé de la faire." (Ibid.p8)
Vers virils donc pour un poème "viril" qui reste une des lectures contemporaines alignant le poème sur son dernier vers, celle de la transmission à un fils de valeurs, ou d'un fardeau selon les cas.
Castier choisit également l'alexandrin et les rimes croisées. Il y ajoute un procédé, l'élision, dont il se justifie dans la préface des Sept Mers par la transposition de l'anglais "trivial et grossier" utilisé par les locuteurs populaires que Kipling fait parler, ce qui s'entend. Le problème est qu'il a étendu le procédé à des poèmes où la langue ne l'impose pas et même le supporte mal. L'élision ne marque pas un langage particulier mais sert surtout de variable d'ajustement à l'alexandrin.
Castier est capable de très belles traductions, mais aussi de choix moins heureux qui touchent au sens du poème.
SI—
(«Brother Square-Toes ». Rewards and Fairies.)
Si tu peux rester calme alors que, sur ta route,
Un chacun perd la tête, et met le blâme en toi;
Si tu gardes confiance alors que chacun doute,
Mais sans leur en vouloir, de leur manque de foi;
Si l'attente, pour toi, ne cause trop grand'peine;
Si, entendant mentir, toi-même tu ne mens,
Ou si, étant haï, tu ignores la haine,
Sans avoir l'air trop bon, ni parles trop sag'ment;
Si tu rêves, — sans fair' des rêves ton pilastre;
Si tu penses, — sans fair' de penser tout' leçon ;
Si tu sais rencontrer Triomphe ou bien Désastre,
Et traiter ces trompeurs de la même façon;
Si tu peux supporter tes vérités bien nettes
Tordues par des coquins pour mieux duper les sots,
Ou voir tout ce qui fut ton but, brisé en miettes,
Et te baisser, pour prendre et trier les morceaux;
Si tu peux faire un tas de tous tes gains suprêmes
Et le risquer à pile-ou-face, en un seul coup,—
Et perdre, et repartir, comme à tes débuts mêmes,
Sans murmurer un mot de ta perte au va-tout;
Si tu forces ton cœur, tes nerfs, et ton jarret
A servir à tes fins malgré leur abandon,
Et que tu tiennes bon quand tout vient à l'arrêt,
Hormis la Volonté qui ordonne: " Tiens bon! "
Si tu vas dans la foul' sans orgueil à tout rompre,
Ou fray's avec les Rois sans te croire un héros;
Si l'ami ni l'enn'mi ne peuvent te corrompre;
Si tout homme, pour toi, compte, mais nul par trop;
Si tu sais bien remplir chaq' minute implacable
De soixante second's de chemins accomplis,
A toi sera la Terre et son bien délectable,
Et, - bien mieux, tu seras un Homme, alors, mon fils !
§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§
—Françoise Morvan. (Voir sa page pour un compte rendu plus précis)
Importante traductrice littéraire en particulier de textes de théâtre, elle donne une traduction de If— parue chez Seghers en 2018.
Elle raconte sur son site, comment avant de livrer sa propre traduction, elle (re)découvre les versions précédentes, ce qui donne lieu à une réflexion très intéressante sur les versions de If— et une certaine tendance de la traduction française à "oublier" ce qui fait un poème.
Elle propose de distinguer :
— l’ « adaptation » : ce que fait par exemple Maurois en recomposant le poème et en cherchant une formulation qui le rende accessible au lecteur français.
— la « translation », qui ne cherche pas à rendre la poésie d’un poème, et s’attache pour le meilleur ou pour le pire au sens du texte, ce que je fais sur ce site.
—La "traduction" qui, dans le cas d’un poème, cherche à préserver le sens en cherchant précisément à préserver la dimension poétique du texte, sa vérité première, ce que fait remarquablement Françoise Morvan depuis des années.
Elle analyse sous cet angle les versions de Maurois, G. Bernard-Cherchevsky (1942), J.Castier 1949, H-T Sirvent (2003), J-F Bedel (2006), L. Tourneville (2009), Alain Caillé (2012), et donne un large extrait de sa propre traduction.
Je conseille donc vivement de lire son article : un cas d’école, qui présente de manière très intéressante les enjeux de la traduction des poèmes trop souvent selon elle dépouillés de leur poésie :
"En conclusion, alors que l’actuelle doxa voudrait, au nom du naturel et de la liberté, que le respect de la forme ne soit qu’une sorte de charlatanerie aboutissant à produire en vain des vers de mirliton, la prise en compte de la structure du poème amène à restituer le sens avec plus d’efficacité. « Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense», écrivait Baudelaire. C’est qu’il n’y a pas LE sens, une entité figée à transposer mécaniquement comme on empile les briques de Lego, mais des éléments ouverts à lier en jouant de leur plasticité comme de l’infinie malléabilité de leur environnement. Pour cela, le poème de Kipling, qui appelle à la précision et qui repose sur des structures aussi simples que visibles, offre un merveilleux cas d’école".
§§§§§§§§§§§§§§§§§
Antonin Besse (voir sa page pour un compte rendu plus précis)
Il existe des "traducteurs solitaires" qui traduisent pour eux-mêmes, on les trouve maintenant sur internet ou TikTok. Celle d'Antonin Besse qui date sans doute des années 50 mais qui l'a occupé plusieurs années était simplement affichée dans son bureau de fondateur du St Antony'Collège d'Oxford. Il s'agit d'une adaptation, voire d'une amplification, avec 41 vers en rimes suivies qui évoquent davantage le Rostand de Cyrano que le gentleman anglais etne manquent donc pas de panache.
Si tu peux, impassible, rester maitre de toi,
Quand tous perdent la tete et, dans leur désarroi
T'accusent; de leur doute, en leur âme en détresse,
Comprendre et pardonner le soupcon qui oppresse;
Si tu peux, inlassable, attendre sans faiblir
Etre en butte au mensonge et ne jamais mentir,
Poursuivi par la haine, mais ne jamais haïr;
De paraître trop bon, ni te poser en sage,
Bâtir en Utopie sans trop croire au mirage,
Garder toujours en ta pensée profonde
L'imperieux besoin d'une tache féconde;
Si tu peux mepriser en leur valeur surfaite,
Imposteurs tous les deux, Triomphe ou Défaite;
Si tu peux sans colere ouïr des scélérats
Tendre pièges au sots, en prenant comme appâts
Ta belle verite dans ce but travestie;
Voir l'idéal auquel tu consacras ta vie
Crouler anéanti, et sans perdre courage,
Ta main peut empoigner des outils hors d'usage
Et ton dos se courber pour rebâtir encore;
Si tu peux, en un tas, réunir tout ton or,
Risquer le tout sur un seul coup de pile ou face,
Perdre, puis repartir, sans rien sinon l'audace,
Sans jamais proférer un mot sur ce malheur;
Si tu peux obliger nerfs, muscles, ton coeur
A te servir longtemps après qu'ils sont perdus,
Stoïque résister ainsi, jamais rendu
Quand plus rien n'est en toi, en suprême abandon
Sinon ta volonte, hurlant toujours 'Tiens bon" ;
Si, parlant à la fouIe, gardant ta dignité,
Tu peux causant aux Rois être en simplicité;
D'amis et d'ennemis dédaignant la blessure,
Estimant chacun d'eux mais selon sa mesure,
Tu peux, tel un champion, par un dernier effort
Pour gagner la victoire, en un supreme essort
Remplir à déborder, éperdu inlassable
Chaque seconde en la minute inexorable,
Regarde autour de toi, tout alors t'appartient,
La terre genereuse et ce qu'elle contient,
Suis done ta voie, de quelque titre l'on te nomme,
Sois fier, mon fils. car mieux encore tu es un Homme.
§§§§§§§§§§§§§§§§§
Voici le texte original, il existe au moins une version antérieure avec des variantes, mais sans doute sous clé à la Tour de Londres...
If—
IF you can keep your head when all about you
Are losing theirs and blaming it on you,
If you can trust yourself when all men doubt you,
But make allowance for their doubting too;
If you can wait and not be tired by waiting,
Or being lied about, don't deal in lies,
Or being hated, don't give way to hating,
And yet don't look too good, nor talk too wise:
If you can dream - and not make dreams your master;
If you can think - and not make thoughts your aim;
If you can meet with Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same;
If you can bear to hear the truth you've spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools,
Or watch the things you gave your life to, broken,
And stoop and build 'em up with worn-out tools:
If you can make one heap of all your winnings
And risk it on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breathe a word about your loss;
If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them: 'Hold on!'
If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with Kings - nor lose the common touch,
If neither foes nor loving friends can hurt you,
If all men count with you, but none too much;
If you can fill the unforgiving minute
With sixty seconds' worth of distance run,
Yours is the Earth and everything that's in it,
And - which is more - you'll be a Man, my son!
§§§§§§§§§§§§§§§§§
— Les versions de If— par ordre chronologique :
Liste à compléter pour d'autres versions et pour certaines références bibliographiques encore manquantes. Les liens peuvent renvoyer à une page de ce site, mais également à d'autres sites pouvant présenter le texte. On trouve sur internet des supposées versions attribuées à Paul Eluard, mais il s'agit de celle de Maurois avec des petites variations... Tant pis..Dommage...
André Maurois — 1918
(Tu seras un homme, mon fils), Les Silences du colonel Bramble, Paris, Grasset, 1918.
.
André Chevrillon — 1920
La poésie de Rudyard Kipling , Revue des Deux Mondes, 6e période, t. 57, 1920, pp. 69-101.
Antoinette Soulas — 1935
Poèmes de Rudyard Kipling, texte en vers français par Antoinette Soulas, précédé d'un essai sur la traduction poétique, préface d'André Maurois, Paris, Denoël et Steele, 1935.
Germaine Bernard-Cherchevsky — 1942
Si, 1942.
Jules Castier — 1949
Kipling Poèmes choisis par T.S. Eliot, Robert Laffont, 1949.
Antonin Besse — c 1950 (?) (fiche traducteur en cours d'écriture)
Le texte figure dans : David Footman, Antonin Besse of Aden: The Founder of St. Antony’s College, Oxford, Macmillan, 1986
Oxanne Biart — 2007
Rudyard Kipling Éditions Marins à l'encre, 2007.
Hervé-Thierry Sirvent — 2003 ( pas de référence, version disponible sur le site de Françoise Morvan)
Jean-François Bedel — 2006 ( pas de référence, version disponible sur le site de Françoise Morvan)
Jean-François Ménard — 2009 édition illustrée
Rudyard Kipling, Si, Gallimard Jeunesse, coll. « Grand format littérature », 2009.
Leslie Tourneville — 2009 ( pas de référence, version disponible sur le site de
Françoise Morvan)
Ivaëla —2009 ( sans doute un pseudonyme ? ) Poème illustré pour les enfants.
Alors, tu seras un homme, mon fils, Grasset-Jeunesse, 2009,
Alain Caillé — 2012
« Une nouvelle traduction de If-La Prière, Rudyard Kipling (1910) », Revue du MAUSS permanente, 9 mai 2012.
Jean-Claude Amalric — 2016
Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2016
Françoise Morvan — 2018
Si…, poème de Rudyard Kipling, illustrations de Gaétan Dorémus, Paris, Seghers, novembre 2018.
Manu Causse (Manu Causse-Plisson) — 2018
Si : Tu seras un homme, mon fils, Rudyard Kipling, illustrations de Giovanni Manna, Toulouse, Plume de carotte, 2018,
Jean-Luc Fromental — 2020
Tu seras un homme, mon fils, suivi de Lettres à son fils, Rudyard Kipling, Paris, Mille et Une Nuits, 2020,
Pierre Assouline—2020 le prsonnage de son roman, Louis Lambert propose une traduction de If—
Tu seras un homme, mon fils Gallimard, 2020.
Stéphane Bataillon —2022
Enfin, la version de Maurois chantée par Bernard Lavilliers, et la belle adaptation de Joni Mitchel
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